Mme d'Epinay

Mme d'Épinay, figure controversée

 Louise d'Epinay  Louise-Florence Tardieu d'Esclavelles, marquise d'Épinay, est célèbre pour son amitié avec Rousseau et Diderot, et pour sa liaison avec Grimm (elle collabore à sa Correspondance littéraire).

   Cette femme de lettres françaises a laissé un roman (Histoire de Mme de Montbrillant), deux ouvrages d'éducation (Lettres à mon fils en 1758, et Conversations d'Emilie (1) en 1774) et des Mémoires romancés.

   Mme d'Épinay est très présente dans les Confessions de Rousseau, qui ne la montrent pas sous son meilleur jour après une brouille retentissante (voir infra) ; affectée par sa lecture publique de divers fragments des Confessions, elle intervient auprès du lieutenant de police M. de Sartines qui réussit à mettre fin à ces lectures. Sur les conseils de Grimm, elle se venge dans son Histoire de Mme de Montbrillant en décrivant Rousseau, sous le nom de René, comme un simulateur, un fourbe, un « artificieux scélérat ».  

   Dans une lettre à Sophie Volland, Diderot dépeint Mme d'Épinay comme « une petite femme tracassière, qui se mêle de tout et qui brouille tout, parce qu'elle se croit bonne à tout et que, dans le vrai, elle n'est bonne à rien. » Peut-être lui en veut-il pour le fameux épisode de la robe de chambre... Car Mme d'Épinay est également généreuse, l'accueille volontiers à L'Hermitage, sa propriété près de Montmorency et lui propose de se charger de l'éducation de sa fille Marie-Angélique si jamais Mme Diderot, de santé fragile, vient à mourir.    

   Mme de Genlis nous en trace le portrait ici.

   Élisabeth Badinter consacre à Mme d'Épinay une partie de son ouvrage Émilie, Émilie ou l'ambition féminine au XVIIIe siècle (Flammarion, 1983).

   Grimm, à propos de Mme d'Épinay, nous dit : « Ce qui distingue l'esprit de Louise d'Épinay, c'est une droiture de sens fine et profonde. Elle a peu d'imagination ; moins sensible à l'élégance qu'à l'originalité, son goût n'est pas toujours assez sûr, mais on ne peut avoir davantage de pénétration, un tact plus juste, de meilleures vues avec un esprit de conduite plus ferme et plus adroit. »

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Notes

(1) Ouvrage composé pour sa petite-fille, Émilie de Belzunce, couronné par l'Académie française en 1783.

Relations de Mme d'Epinay avec Rousseau et lettre de ce dernier à Sophie d'Houdetot

   Mme d’Épinay, met à la disposition de Rousseau l'Ermitage, un pavillon au fond du parc du domaine de La Chevrette : cinq ou six pièces sobrement aménagées, un potager et une source. Derrière commence la forêt de Montmorency. Le rêve pour cet assoiffé de solitude, cet amoureux de la nature et sa méfiance du genre humain ! Rousseau y emménage en avril 1756 avec ses livres, son épinette et Thérèse Levasseur. Rousseau écrira dans les Confessions : « Plus j’examinais cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi. Ce lieu solitaire plutôt que sauvage me transportait en idée au bout du monde. Jamais on n’eût pu se croire à quatre lieues de Paris. »

   Mais Madame d’Épinay le dérange et l’invite trop souvent à la Chevrette. Par ailleurs, Rousseau n’aime pas Grimm. Et voilà qu’il tombe amoureux de Sophie d’Houdetot, la belle-sœur de Mme d’Épinay, qui reste de marbre devant les avances de Rousseau. Son caractère ombrageux rebute les meilleures volontés. Il clame ici vainement son indignation contre Grimm et Mme d’Épinay pour un malentendu dont il est en fait responsable (1).

Lettre de Rousseau du 2 novembre 1757 à Mme d'Houdetot

Ce 2e novembre jour de deuil et d’affliction (1757)

   « Voici la quatrième lettre que je vous écris sans réponse. Ah ! si vous continuez de vous taire, je vous aurai trop entendue. Songez à l’état où je suis et consultez votre cœur. Je puis être abandonné de tout le monde et le supporter ; mais vous ! Vous, me haïr ! Vous me mépriser, vous qui connaissez mon cœur ! Grand Dieu ! Suis-je un scélérat ! Un scélérat ! moi ! Je l’apprends bien tard. C’est M. Grimm, c’est mon ancien ami, c’est celui qui me doit tous les amis qu’il m’ôte, qui a fait cette belle découverte et qui la publie. Hélas, il est l’honnête homme, et moi l’ingrat, il jouit des honneurs de la vertu pour avoir perdu son ami, et moi je suis dans l’opprobre, et pourquoi ? Pour n’avoir pu flatter une femme perfide, ni m’asservir à celle que j’étais forcé de haïr […].

   Vous qui m’avez connu, dites-moi : tu es un méchant, et je me punis. L’agitation m’oppresse, je ne puis respirer. Ah ! mon amie, ah ! Saint-Lambert (2), fallait-il céder aux séductions de la fausseté, et faire mourir de douleur celui qui ne vivait que pour vous aimer ? Cruelle, je ne supporterai pas longtemps mon opprobre. J’espère que la nature ne tardera pas à vous délivrer de moi, et à me venger de vous, en vous laissant quelque regret de mon sort, et de votre injustice. Adieu, je ne vous parlerai plus de moi, mais si je ne puis vous oublier, je vous défie d’oublier à votre tour ce cœur ami de la vertu, ce cœur que vous méprisez, ni d’en trouver jamais un semblable. »

Signature de Rousseau_ _ _

Notes

(1) Grimm, introduit chez Mme d’Épinay par Rousseau lui-même, est devenu son amant. Mme d’Épinay, partant pour Genève en octobre (consultation chez le fameux docteur Tronchin), demande à Rousseau de l’accompagner ; il y voit un ordre humiliant et refuse, en termes peu mesurés. Grimm divulgue l’affaire. Mme d’Épinay chasse alors Rousseau de l’Ermitage en décembre.

(2) La liaison de Mme d’Houdetot et de Saint-Lambert durera plus d’un demi-siècle.

   L’idylle de l’Ermitage se transforme très vite en une avalanche de griefs, de tiraillements et d’explications violentes. Rousseau finit par se brouiller avec tout le monde et s’en va. Pas loin : il accepte l’hospitalité du maréchal de Luxembourg à Montmorency tout en posant ses conditions : on ne doit pas le déranger, il verra les maître du château uniquement quand il le désirera. Tout va pour le mieux durant quelques années. Il y termine la Nouvelle Héloïse.

Opinion de Mme d'Epinay sur l'éducation des femmes

   Dans une lettre à l'abbé Galiani du 4 mai 1771 (1), Mme d'Épinay, qui tient cependant un salon, n'est pas dupe et dénonce l'ignorance des femmes :  

   « Je suis très ignorante, voilà le fait. Toute mon éducation s’est tournée vers les talents agréables. […] La réputation d’une femme bel esprit ne me paraît qu’un persiflage inventé par les hommes pour se venger de ce qu’elles ont communément plus d’agréments qu’eux dans l’esprit ; d’autant qu’on joint presque toujours à cette épithète l’idée d’une femme savante et la femme la plus savante n’a et ne peut avoir même que des connaissances très superficielles. […] Je dis donc qu’une femme n’est point à portée, par la raison qu’elle est femme, d’en acquérir d’assez étendues pour être utile à ses semblables, et il me semble qu’il n’y a que celles-là dont on puisse raisonnablement tirer vanité. Pour pouvoir faire un usage utile de ses connaissances en quelque genre que ce soit, il faut pouvoir joindre la pratique à la théorie sans quoi on n’a que des notions très imparfaites. […] Concluons donc de tout cela qu’une femme a grand tort et n’acquiert que du ridicule lorsqu’elle s’affiche pour savante ou pour bel esprit et qu’elle croit pouvoir en soutenir la réputation ; mais elle a grande raison néanmoins d’acquérir le plus de connaissances qu’il lui est possible. Elle a grande raison, les devoirs de mère, de fille, d’épouse une fois remplis, de se livrer à l’étude et au travail parce que c’est un moyen sûr de se suffire à soi-même, d’être libre et indépendante, de se consoler des injustices du sort. »   

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Notes

 (1) Correspondance, Desjonquère, 1992-1997, cité dans L’Age de la conversation, Benedetta Craveri, Gallimard, 2002. 

Soirée chez Mme d'Épinay avec Diderot (correspondance avec Sophie Volland)

Château de la Chevrette   La scène se passe à La Chevrette, propriété de Mme d’Épinay près de Montmorency. L’Ermitage, où elle logera Rousseau, est au bout du parc.

Lettre de Diderot à Sophie Volland du 15 septembre 1760

   « … Nous étions dans le triste et magnifique salon, et nous y formions, diversement occupés, un tableau très agréable.

   Vers la fenêtre qui donne sur les jardins, M. Grimm (1) se faisait peindre et Mme d’Épinay était appuyée sur le dos dans la chaise de la personne qui le peignait.

   Un dessinateur assis plus bas, sur un placet (2), faisait son profil au crayon. Il est charmant, ce profil ; il n’y a point de femmes qui ne fût tentée de voir s’il ressemble.

   M. de Saint-Lambert (3) lisait dans un coin la dernière brochure que je vous ai envoyée.

   Je jouais aux échecs avec Mme d’Houdetot (4).

   La vieille et bonne Mme d’Esclavelles, mère de Mme d’Épinay, avait autour d’elle tous ses enfants, et causait avec eux et avec leur gouverneur (5).

   Deux sœurs de la personne qui peignait mon ami brodaient, l’une à la main, l’autre au tambour.

   Et une troisième essayait au clavecin une pièce de Scarlatti.

   M. de Villeneuve fit son compliment à la maîtresse de maison et vint se placer à côté de moi. Nous nous dîmes un mot. Mme d’Houdetot et lui-même se reconnaissaient. Sur quelques propos jetés lestement, j’ai même conçu qu’il avait quelque tort avec elle.

   L’heure du dîner vint. Au milieu de la table était d’un côté Mme d’Épinay et de l’autre M. de Villeneuve ; ils prirent toute la pine et de la meilleure grâce du monde. Nous dînâmes splendidement, gaiement et longtemps. Des glaces, ah ! mes amies, quelles glaces ! c’est là qu’il fallait être pour en prendre de bonnes, vous qui les aimez.

   Après dîner, on fit un peu de musique. La personne dont je vous ai parlé, qui touchait si légèrement et si savamment du clavecin, nous étonna tous, eux par la rareté de son talent, moi par le charme de sa personne, de sa douceur, de sa modestie, de ses grâces et de son innocence. Les applaudissements qui s’élevèrent autour d’elle lui faisaient monter au visage une rougeur, et lui causaient un embarras charmant. On la fit chanter ; et elle chanté une chanson qui disait à peu près :

Je cède au penchant qui m‘entraîne ;
Je ne puis conserver mon cœur.

   Sainte-Beuve écrit dans ses Causeries du lundi à propos de Diderot : « Mme d'Épinay, aidée de Grimm, eut bien de la peine à l'apprivoiser chez elle ; elle méritait d'y réussir par la manière vive dont elle le goûtait : « Quatre lignes de cet homme me font plus rêver, disait-elle, et m'occupent plus qu'un ouvrage complet de nos prétendus beaux esprits. »

Remarque

   Monsieur d'Épinay dut vendre la propriété de La Chevrette pour payer ses dettes et Mme d’Épinay reçut désormais ses amis (dont Diderot) dans un domaine plus modeste, La Briche (détruit en 1870), situé au beau milieu d’une nature quasiment sauvage. Pièces d’eau bordées d’herbes et de joncs, petit pont moussu à moitié en ruine, quelques plates-bandes et massifs de buis. Mais toujours des hortensias bleus et des roses blanches qui, comme à La Chevrette, servaient à orner la table...

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Notes

(1) Amant de Mme d’Épinay

(2) Petit siège qui n’a ni bras ni dossier (Littré). Le dessinateur, nous dit Grimm, est « un certain barbouilleur de la place Dauphine, nommé Garand. » 

(3) Amant de Mme du Châtelet.

(4) Indifférente à Rousseau qui l’aime éperdument.

(5) Mme d’Épinay, alors âgé de trente-quatre ans, a un fils et deux filles.    

Diderot et Rousseau, pique-assiettes professionnels ou occasionnels ?

Château de Grandval   Les pique-assiettes professionnels mènent la vie de château. Qui sont-ils ? Des parents pauvres, des ecclésiastiques veillant sur la santé morale des châtelains et sur leur bibliothèque, des voyageurs (souvent étrangers) disposant de relations...

  ... Mais aussi des hommes de lettres comme Diderot, qui passe tous les ans la fin de l'été à La Chevrette chez Mme d'Epinay et une partie de l'automne au Grandval chez le baron d'Holbach ou encore Rousseau, qui, après son séjour chez Mme d'Epinay, s'installe à l'Hermitage chez les Montmorency pour terminer tranquillement sa Nouvelle Héloïse... Ils prolongent ainsi la tradition de la « clientèle » romaine.

   Ajoutons-y Mme du Deffand, souvent invitée à Sceaux chez la duchesse du Maine ou chez les Choiseul à Chanteloup.

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Date de dernière mise à jour : 16/11/2017