« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme de Tencin

La courtisane

Mme de Tencin   Claudine Alexandrine Guérin de Tencin est chanoinesse… et courtisane, l’un n’empêchant pas l’autre en ce siècle éclairé… Fille d’un président à mortier, elle naît à Grenoble en 1681 et on la soupçonne - c'est faux - d’avoir servi de modèle à la Merteuil des Liaisons dangereuses.

   A seize ans, sourde aux cris de ses admirateurs, elle se donne à Dieu, contrainte et forcée par sa famille. Mais elle sacrifie sans regrets ses cheveux, s’habille de blanc, chante matines et jeûne. La lune de miel dure quelques semaines…

   Elle écrit des lettres désespérées à ses soupirants qui viennent lui tenir chaud dans son lit, les couvents de l’époque étant du genre laxiste… Saint-Simon écrit : « On la venait trouver avec tout le succès qu’elle eût pu désirer ailleurs. »

   Bref, elle s’enfuit à Paris, demande audience au Régent qui la reçoit bien évidemment sur le champ et la met dans son lit. Il avoue : « Je suis fou quand je sors de ses bras. Elle me tourne la tête avec tous ses beaux desseins de tout envahir, hormis le royaume des cieux, car il paraît qu’elle en est revenue, et n’y veut plus retourner. » Il l’offre alors au cardinal Dubois, son premier ministre.

   Elle ouvre un salon qui sert de quartier général aux transactions de la Banque de Law et où se pressent agioteurs ainsi que les plus grands noms des lettres et des arts : l’abbé Prévost, Marivaux, l’abbé de Saint-Pierre, Louis Racine - le fils du dramaturge -, Suard, Emilie du Châtelet - la compagne de Voltaire -, Mme Geoffrin, Montesquieu, Helvétius, Marmontel, Fontenelle, Pont de Veyle, le docteur Tronchin, lord Chesterfield et le vicomte de Bolingbroke, écrivains et hommes d’état britanniques.

   Elle collectionne les amants : Richelieu, d’Argenson - ministre du régent -, Bolingbroke, lord Chesterfield, des maréchaux, des cardinaux, des hommes de lettres, des anonymes, Charles-Joseph de la Fresnaye qui se suicide dans son salon après avoir laissé un billet l’accusant de l’avoir trahi. Elle passe quelques semaines à la Bastille, où elle continue du reste à tenir un salon, recevant ainsi Voltaire qui y est lui-même détenu.

   Entre-temps, le 17 novembre 1717, elle accouche d’un garçon. Qu’en faire ? Elle le dépose sur les marches de la petite église Saint-Jean-le-Rond, près de Notre-Dame. Le père est le chevalier Destouches et le petit garçon devient…. d’Alembert ! Elle mourut en 1749 sans avoir jamais revu son fils…

La femme de lettres

Memoires du comte de Comminges (Mme de Tencin)   Elle écrit des romans qu’elle publie anonymement et qui ont un certain succès : Les Mémoires du Comte de Comminge (1735), Le Siège de Calais (1739), Anecdotes de la Cour et du règne d’Edouard II roi d’Angleterre et surtout Les Malheurs de l’Amour en 1747, le livre de sa vie, qui retrace les amours tumultueuses de Pauline, riche héritière martyrisée par une mère ambitieuse, le tout écrit dans un sentimentalisme à la Prévost (bien entendu, elle a lu Manon Lescaut).

   Quant à ses romans historiques, ils se déroulent sur une toile de fond assez peu respectueuse de la vérité des faits. Nous baignons dans une atmosphère sinistre avec des forêts, des cloîtres, des tombeaux, des cœurs « frappés par les malheurs de l’amour. » L’image du tombeau escorte l’héroïne de l’Histoire d’une religieuse écrite par elle-même : on y découvre une « chapelle de structure gothique » qui abrite les dépouilles de ses parents, ces « murs d’une maison sainte » où elle s’ensevelit après la mort de son amant. Il y a pléthore de déguisements et de fausses identités, selon le style de l’époque. Les personnages s’analysent cependant avec précision et vérité, non dénuée de sentimentalisme toutefois.

   Ses romans tournent autour du malheur d’aimer, très étrangers à son existence de turpitudes qui lui valut le surnom de « scélérate chanoinesse » que lui attribua Diderot. Mme de Tencin se place en un sens à la suite de Mme de La Fayette et de l’amour courtois impossible qui n’entraîne que souffrances.

Mémoires du comte de Comminge

   Les Mémoires du comte de Comminge (ou Comminges) ont pour sujet la haine de deux familles et l’opposition d’un père qui empêche l’union entre le comte et sa cousine Adélaïde. Fatalité aussi : « Je l’aimais dès ce premier moment, et ce moment a décidé de toute ma vie », écrit le comte. Et ailleurs : « Elle [sa cousine] n’entendra aucun reproche de ma part : ma douleur que je ne pourrai lui cacher les lui fera pour moi. » Et encore : « Je sortis de cette chambre, je montai à cheval et j’arrivai au lieu où nous devions dîner sans avoir fait autre chose que de pleurer ; mes larmes coulaient et j’y trouvais une espèce de douceur. » Nous ne sortirons pas du registre de la douleur. D’autant que, contrainte à choisir entre plusieurs prétendants, Adélaïde choisit le plus répugnant, afin de mieux se mortifier, la répulsion ajoutant à la souffrance. 

   Henri Coulet, dans Le Roman jusqu'à la Révolution, écrit : « La scène finale des Mémoires de Comminges est justement célèbre. (En note : Adélaïde déguisée en moine s'est fait recevoir à La Trappe où Comminge s'était retiré ; elle ne se fait connaître qu'au moment de sa mort, par un long discours qu'elle prononce couchée, selon la règle, sur la cendre, pendant que sonnent les cloches funèbres.) : la mort, le cloître, l'amour s'y associent en harmoniques de désespoir ; l'invraisemblance de la donnée est justifiée par l'effet obtenu ; les âmes sensibles, comme chez Prévost, créent toute les circonstances extraordinaires dont elles ont besoin pour connaître toute leur faculté d'aimer et de souffrir ; les forêts sombres, les cloîtres, les cachots jouent un grand rôle dans la création de cette atmosphère triste et passionnée qui caractérise les romans de Mme de Tencin. Héritière de Marguerite de Navarre, contemporaine de Prévost, elle infléchit le roman sentimental vers ce qu'on appellera quelques années plus tard le genre sombre (ou gothique), mais elle le fait avec une justesse de ton qui rachète toutes ses maladresses d'invention, et avec une sincérité et une profondeur qui manqueront aux romanciers et aux dramaturges à la suite. »       

Les Malheurs de l'amour

   Les Malheurs de l’amour tournent autour de malentendus qui incitent Pauline à se croire oubliée de son Barbasan. Elle se résigne à épouser M. d’Hacqueville : « Que devins-je, grand Dieu ! quand je me vis dans ce lit que mon mari allait partager avec moi ! toutes mes idées furent bouleversées [...]. Après avoir renvoyé tous ceux qui étaient dans la chambre, il me demanda la permission de se mettre au lit. Mes larmes et mes sanglots furent ma seule réponse. » On imagine la nuit de noces… Et Pauline s’écrie : « A l’exception d’un seul point, je mettrais tout en usage pour contenter M. d’Hacqueville. » Résignée au malheur. Si elle retrouve Barbasan à la fin du roman, c’est pour le perdre : séparés depuis des années, ils vont se rejoindre, mais voilà que Pauline est agressée, Barbasan se jette à son secours et meurt.

 

Le Siège de Calais

   Le Siège de Calais se termine par un triple mariage, fin heureuse après maintes tribulations et le scandaleux malentendu du début, que voici : après une journée de chasse, M. de Canaple se trompe de lit et rejoint celui de Mme de Granson. Surpris sans doute mais « de pareils moments ne sont pas ceux de la réflexion. Le comte de Canaple n’en fit aucune, et profita du bonheur qui venait de s’offrit à lui. » Mme de Granson, qui croit à la présence de son mari, se réveille à moitié : « Mon Dieu, dit-elle d’une voix pleine de charme, ne voulez-vous point me laisser dormir ? »

   Cette méprise entraîne une compétition entre eux : c’est à qui souffrira la plus, afin de montrer à l’autre que leur première nuit ne doit rien au hasard et qu’elle reflète les images de vertu et d’héroïsme qu’ils se donnent ensuite. Il se condamne à ne plus la voir. « Les malheureux tournent toutes leurs pensées du côté qui peut augmenter leur peines. » Mais le comte vole à son secours : « Il reconnut bientôt une voix dont il entendit les cris : c’était celle de Mme de Granson. Il vola à la tête des chevaux : après les avoir arrêtés, il s’approcha du chariot. Mme de Granson y était évanouie ; il la prit entre ses bras et la porta sur un petit tertre de gazon. Quel moment s’il avait pu en goûter la douceur ! mais il ne devait qu’à la fortune seule l’avantage dont il jouissait : Mme de Granson n’y aurait pas donné son aveu. » Encore un heureux hasard qu’un homme du monde se doit de refuser !   

   Cet amour impossible est mis en parallèle avec celui de M. de Châlons pour Mlle de Mailly et avec celui de milord d’Arundel pour Amélie : Arundel est anglais, donc ennemi de la France et Amélie religieuse : il en est tombé amoureux lors de sa prise de voile où elle s’est évanouie : « J’aidai à la porter hors de l’église. Sa coiffure que sa chute avait dérangée, laissait tomber sur son visage et sur sa gorge des cheveux naturellement bouclés, du plus beau blond du monde. »  

      Le corps et ses fonctions sont niés : M. de Châlons, n’ayant plus de nouvelles de Mlle de Mailly depuis longtemps, se rend dans son hôtel en pleine nuit, surpris de l’agitation : « Elles [les servantes] « étaient si occupées et allaient si vite qu’elles ne prirent pas garde à moi ; j’aurais pu même entrer dans la chambre : mais, quoiqu’elle fût fermée, il m’était aisé de comprendre qu’il s’y passait quelque chose d’extraordinaire. Je rêvais à ce que ce pouvait être, quand des cris que j’entendais de temps en temps, qui furent suivis peu de moments après de ceux d’un enfant, m’éclaircirent cet étrange mystère. Je ne puis vous dire ce qui me passait alors dans l’esprit ; un état si violent ne permet que des sentiments confus. Le battement de mon cœur, l’excès de mon trouble et de mon saisissement, étaient ce que je sentais le mieux. » Il s’enfuit, horrifié.   

   Ce roman historique ne révèle aucun souci d’authenticité historique. Il est censé se dérouler en 1347, lors de la Guerre de Cent ans contre l’Angleterre. Mme de Tencin remplace « carrosse » par « chariot » et le tour est joué. La guerre et ses défaites paraît comme une diversion à l’intrigue sentimentale, la seule qui importe à l’auteur. Et le courage du héros n’est fondé que sur le désir courtois d’offrir sa vie à sa dame. Trois amants aiment trois femmes inaccessibles. La fin heureuse est largement méritée.   

Sources pour l'analyse des romans : Un air de liberté, op. cit.

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