Mme Denis destinataire des lettres berlinoises de Voltaire

Lettres berlinoises ou petit dictionnaire à l'usage des rois

Souper à Sans-Souci (Voltaire à droite)   Mme Denis, nièce de Voltaire, et plus tard sa maîtresse n'est certes pas une femme de lettres... sauf qu'elle en reçoit de la part de Voltaire. On nous pardonnera ce jeu de mots.

  Séjournant au château de Frédéric II de Potsdam, Sans-Souci, Voltaire lui écrit régulièrement et on peut suivre l’évolution de ses relations avec le roi de Prusse : le beau fixe tourne à l’orage.

   Arrivé début 1750, il lui écrit le 6 novembre : « Le soupers du roi sont délicieux, on y parle raison, esprit, science ; la liberté y règne ; il est l’âme de tout cela ; point de mauvaise humeur, point de nuage, du moins point d’orages. Ma vie est libre et occupée ; mais... mais... Opéras, comédies, carrousels, soupers à Sans-Souci, manœuvres de guerre, concerts études, lectures ; mais... mais.... La ville de Berlin, grande, mieux percée que Paris, palais, salle de spectacles, reines affables, princesses charmantes files d‘honneur belles et bien faites, la maison de Mme de Tyrconnell toujours pleine et souvent trop ; mais... mais..., ma chère enfant, le temps commence à se mettre à un beau froid. »

   Au sens propre sans doute, ce « beau froid ». Mais tous ces « mais » laissent songeur...

   Pourtant, Voltaire reste trois ans auprès de Frédéric II, le temps pour lui de terminer son Siècle de Louis XIV, comme il l‘écrit à d’Argental.

   En 1752, une querelle académique entre le savants Maupertuis et König [1] précipite la brouille avec le roi, mais elle n’est qu’un prétexte. Voici la lettre qu’il écrit à Mme Denis le 18 décembre 1752 :

   « Je vous envoie, ma chère enfant, les deux contrats du duc de Wurtemberg [2] ; c’est une petite fortune assurée pour votre vie. J’y joins mon testament. Ce n’est pas que je croie à votre ancienne prédiction que le roi de Prusse me ferait mourir de chagrin. Je ne me sens pas d’humeur à mourir d’une si sotte mort ; mais la nature me fait beaucoup plus de mal que lui [3], et il faut toujours avoir son paquet prêt et le pied à l’étrier pour voyager dans cet autre monde où, quelque chose qui arrive, les rois n’auront pas grand crédit.

   Comme je n’ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches [4] à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre. Je ne songe qu’à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.

   Je vois bien qu’on a pressé l’orange ; il faut penser à sauver l’écorce [5]. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l’usage des rois.

   Mon ami signifie mon esclave.

   Mon cher ami veut dire vous m’êtes plus qu’indifférent.

   Entendez par je vous rendrai heureux [6], je vous souffrirai tant que j’aurai besoin de vous.

   Soupez avec moi ce soir signifie je me moquerai de vous ce soir.

   Le dictionnaire peut être long ; c’est un article à mettre dans l’Encyclopédie [7].

   Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j’ai vu est-il possible ? se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! Dire à un homme les choses les plus tendres, et écrire contre lui des brochures [8] et quelles brochures ! Arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées [9], et le maltraiter avec la malice la plus noire ! Que de contrastes ! Et c’est là l’homme qui m’écrivait tant de choses philosophiques et que j’ai cru philosophe : et je l’ai appelé le Salomon du Nord !       

   Vous vous souvenez de cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. Vous êtes philosophe, disait-il ; je le suis de même. Ma foi, Sire, nous ne le sommes ni l’un ni l’autre.

   Ma chère enfant, je ne me croirai tel que quand je serai avec mes pénates [10] et avec vous. L’embarras est de sortir d’ici. Vous savez ce que je vous ai mandé dans ma lettre du premier novembre. Je ne peux demander de congé qu’en considération de ma santé. Il n’y a pas moyen de dire : « Je vais à Plombières [11] », au mois de décembre.

   Il y a ici une espèce de ministre du saint Évangile, nommé Pérard, né comme moi en France ; il demandait permission d’aller à Paris pour ses affaires ; le roi lui fit répondre qu’il connaissait mieux ses affaires que lui-même, et qu’il n’avait nul besoin d’aller à Paris.

   Ma chère enfant, quand je considère un peu en détail tout ce qui se passe ici, je finis par conclure que cela n’est pas vrai, que cela est impossible, qu’on se trompe, que la chose est arrivée à Syracuse [12], il y a quelque trois mille ans. Ce qui est bien vrai, c’est que je vous aime de tout mon cœur et que vous faites ma consolation. »

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Notes          

[1] Voltaire écrit contre Maupertuis qui séjourne également à Berlin, une Diatribe du docteur Akakia médecin du Pape.

[2] Homme d’affaires, Voltaire a placé 300 000 livres sur les terres que le duc possède en France.

[3] Voltaire, hypocondriaque, mourra à 84 ans.

[4] Grenadiers de Frédéric II.

[5] Allusion à une parole du roi rapportée à Voltaire : « J’aurai besoin de lui encore un an, tout au plus ; on presse l‘orange et on jette l’écorce. » (2 septembre 1751)

[6] Allusion à l’incitation affectueuse de Frédéric (voir infra).

[7] Deux volumes ont déjà paru (1751-1752).

[8] Allusion à l’injurieuse Lettre d’un académicien de Berlin à un Académicien de Paris : Frédéric II défend Maupertuis et traite Voltaire de « menteur effronté. »

[9] Pension, place de chambellan, décorations, etc. Voltaire est souvent intéressé. 

[10] Dieux du foyer dans l’ancienne Rome.

[11] Station thermale des Vosges.

[12] À la cour de Denys le Tyran, qui retint en esclavage le philosophe Platon (4e siècle av. J.C.)

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