« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme Diderot, une femme trompée

Mme Diderot

Diderot (Van Loo)   En 1741, Diderot fait la connaissance de la fille de sa lingère, Anne-Toinette Champion, née en 1710 (elle a donc trois ans de plus que lui). Il écrira plus tard : « J’arrive à Paris. J’allais prendre la fourrure et m’installer parmi les docteurs de Sorbonne. Je rencontre sur mon chemin une femme belle comme un ange ; je veux coucher avec elle, j’y couche ; j’en ai quatre enfants ; et me voilà forcé d’abandonner les mathématiques que j’aimais, Homère et Virgile que je portais toujours dans ma poche, le théâtre pour lequel j’avais du goût. »

   Le 1er février 1743, le père de Diderot écrit à Mme Champion mère pour la persuader de faire renoncer sa fille à l’idée d’un mariage. De son côté, il fait enfermer son fils dans un couvent. Diderot s’enfuit : « Je me suis jeté par les fenêtres, la nuit du dimanche au lundi. J’ai marché jusqu’à présent que je viens d’atteindre le coche de Troyes qui me transporte à Paris. » Le 6 novembre de la même année a lieu le mariage clandestin à Saint-Pierre-aux-Bœufs, dans l’île de la Cité. Son père ignorera longtemps le mariage qui est du reste une erreur.

   Dès 1746, il a une liaison avec Mme de Puisieux qui commence une carrière d’auteur. Certes, en mai-juin 1752, Diderot se rend chez son père à Langres, rejoint par Mme Diderot. S’ensuit une réconciliation générale. Et, le 2 septembre 1753, Mme Diderot donne naissance à Marie-Angélique, le seul enfant qui survivra et qui deviendra Mme de Vandeul. En 1754, la famille s’installe rue Taranne, dans un bel appartement. Cette rue a disparu, elle se situait à l’emplacement du boulevard Saint-Germain, non loin de l’actuelle statue de Diderot.

   En 1755 commence la liaison avec Louise Henriette Volland, que Diderot appelle Sophie et qui durera jusqu'à leur mort. En 1756, il fait la connaissance de Mme d’Épinay, la maîtresse de Grimm (peut-être aussi la sienne ?). En 1768, il écrit de longues missives à une comédienne, Mlle Jodin. Les lettres à Sophie sont désormais adressées conjointement à la mère et ses deux filles, « Mesdames et bonnes amies ». Que faut-il en conclure ?...  En 1769, il passe l’été à Sèvres qui deviendra sa villégiature estivale jusqu’à sa mort. Diderot éprouve alors une flambée amoureuse pour Mme de Meaux. En 1770, Mme Diderot fiance sa fille avec Abel François Nicolas Caroillon de Vandeul, fils d’amis d’enfance de Langres. Diderot en profite pour retrouver à Bourbonne son amie Mme de Meaux et la fille de celle-ci.

   Le 9 septembre 1772, Mme Diderot marie sa fille à Saint-Sulpice. Elle reste alors très seule : après un long séjour en Russie à la cour de Catherine II, Diderot séjourne en dehors de Paris, à Sèvres chez le joaillier Etienne Belle, chez Mme d'Épinay ou le baron d'Holbach. 

   Cependant, il parle souvent d’elle dans ses lettres à Sophie Volland, pour critiquer son caractère - on peut la comprendre ! - et la manière dont elle élève leur fille.

   Dans le Salon de 1767, il fait la critique de son propre portrait par Michel Van Loo (ci-dessus), écrivant : «Joli comme une femme, lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la bouche en cœur. » Dans une note, Michel Delon remarque que les termes utilisés par Diderot sont peut-être ceux de Mme Diderot, découvrant le portrait de son mari : «Madame Diderot prétend qu’on m’a donné l’air d’une vieille coquette qui fait le petit bec et qui a encore des prétentions. Il y a bien quelque chose de vrai dans cette critique. » (Lettre à Sophie Volland). 

Sources : Michel Delon, Diderot cul par-dessus tête, Albin Michel. 

Diderot et les femmes

   L’Essai Sur les femmes, de Diderot, paraît en 1772. Il les aime et les fréquente volontiers mais les connaît-il vraiment ?

Extraits

* sur leur caractère passionné : [elles sont extrêmes] «… dans la passion de l’amour, les accès de la jalousie, les transports de la tendresse maternelle, les instants de la superstition, la manière dont elles partagent les émotions épidémiques et populaires. »

* sur leur manque de sensualité : « Plusieurs femmes mourront sans avoir éprouvé l’extrême de la volupté. Cette sensation que je regarderai volontiers comme une épilepsie passagère, est rare pour elles, et ne manque jamais d’arriver quand nous l’appelons. »

* sur leur « hystérie [1] » parfois : « La femme porte au-dedans d’elle-même un organe susceptible de spasmes terribles, disposant d’elle, et suscitant dans son imagination des fantômes de toute espèce […]. C’est de l’organe propre à son sexe que partent toutes ses idées extraordinaires […]. La femme dominée par l’hystérisme éprouve je ne sais quoi d’infernal ou de céleste. »

* sur leur dissimulation lors de l’acte amoureux : « Elles simuleront l’ivresse de la passion si elles ont un grand intérêt à vous tromper ; elles l’éprouveront, sans s’oublier. »

* sur leur insaisissabilité : « Quand on écrit des femmes, il faut tremper sa plume dans l’arc-en-ciel et jeter sur sa ligne la poussière des ailes de papillon. »

* sur la fréquentation bénéfique des femmes par les hommes de lettres : « On leur adresse sans cesse la parole ; on veut en être écouté ; on craint de les fatiguer ou de les ennuyer ; et l’on prend une facilité particulière de s’exprimer, qui passe de la conversation dans le style. »

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Notes

[1] Associée au rôle de la matrice…

En guise de conclusion

   Un homme bon et fort sympathique au demeurant, qui écrivit à Mme Necker en décembre 1768 : « Ce ne sont pas les pensées, ce sont les actions qui distinguent spécialement l'homme de bien du méchant. L'humeur secrète des âmes est à peu près la mienne. C'est une caverne obscure, habitée de toutes sortes de bêtes, bien et malfaisantes. Le méchant ouvre la porte de la caverne et ne lâche que les dernières. L'honnête homme fait le contraire. »

   Ce qui ne l'empêche pas de douter de l'existence de Dieu : « Le Dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes et fort peu de ses enfants. »

   Dieu le prit au mot, semble-t-il, puisqu'il mourut étouffé par le noyau d'un abricot...

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