Olympe de Gouges : Déclaration des droits de la femme

Généralité sur l'éducation

   Suite à la publication de l'Émile (Rousseau), particulièrement misogyne, la réflexion pédagogique s'intéresse à l'éducation des filles. On s'interroge...  

   L'éducation des filles est mise au concours par les Académies de province, places fortes de la philosophie pratique : en 1777 par l'Académie de Besançon (Bernardin de Saint-Pierre et la future Mme Roland envoient leurs dissertations, sans succès), en 1784 par l'Académie de Rouen.

   Le discours médical de l'époque n'est pas favorable aux femmes : l'article « Femme » de l'Encyclopédie affirme que « les anatomistes ne sont pas les seuls qui aient regardé de quelque manière les femmes comme un homme manqué. » L'article « Génération » attaque Buffon qui ose prétendre que les femmes ont une part active dans la formation de l'embryon.

   Pauline Léon, l'une des première féministe, lit à la barre de l'Assemblée législative le 6 mars 1792, soit dix ans après Les Liaisons dangereuses, une pétition signée par plus de trois cents Parisiennes réclamant « le droit naturel » de s'organiser en garde nationale. Le président de l'Assemblée leur reproche de vouloir « intervertir l'ordre de la nature ». Pour les mêmes raisons, le vote des femmes sera exclu et leurs clubs fermés. Les femmes sont ainsi exclues de la démocratie.

   C'est dans ce contexte qu'il faut s'approprier Olympe de Gouges et sa Déclaration des droits de la femme.

Olympe de Gouges

   Olympe de Gouges est revendiquée par les féministes d'aujourd'hui. Il est temps de reconnaître ses qualités ! La voici même inscrite au programme de littérature en classe de Première au chapitre « textes argumentatifs ».

   Une citation : « Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ; reconnais tes droits. »

   Et aussi : « O femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d'être aveugles ? »

   Et encore, un extrait un peu plus long qui relève clairement du registre polémique : « Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d’œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d’œuvre immortel. »

   Et enfin, à propos de l'influence féminine à la cour de France, elle évoque « l'administration nocturne des femmes », rejoignant ainsi Montesquieu qui écrivait en son temps : « Celui qui voit agir des ministres, des magistrats, des prélats, s'il ne connaît les femmes qui les gouvernent, est comme un homme qui voit bien une machine qui joue, mais qui n'en connaît pas les ressorts. » (Lettres persanes).

La femme galante

Portrait supposé d'Olympe de Gouges   Marie Gouze, dite Olympe de Gouges est née à Montauban, vraisemblablement le 7 mai 1748. Elle s'appelle en fait Marie et prend le nom de sa mère. Ses origines sont trop modestes pour sa vanité. Elle s'invente (est-ce vrai ?) un père adultérin de vieille noblesse, le poète et dramaturge Lefranc de Pompignan.

   Elle se marie à dix-sept ans avec un cuisinier (« Officier de bouche de messire de Gourgues, intendant de Montauban ») beaucoup plus âgé. L'année suivante, elle met au monde un fils, Pierre.

   Elle abandonne très vite mari et enfant, part à la conquête de Paris en adoptant son nom de guerre, se lance dans la galanterie et accumule au total plus de 80 0000 francs de gains. C'est une amoureuse déchaînée au tempérament volcanique et à la jalousie tumultueuse. Sa beauté se consume vite et on la trouve « bien vieille, bien laide et bien folle. » Le portrait que l'on a d'elle est incertain. On la présume grande (« superbe femme », disait un admirateur) et maigre : elle garnissait son corsage de coton d'une façon parfois inégale, « accordant plus de saillie, d'un côté, à l'objet qui, de l'autre, semblait affecter une plus humble forme. » On raconte qu'un jour, lors d'un concert, une dame voulant apaiser sa rage de dents avec de « l'Eau de Hongrie » (panacée universelle à l'époque. Le parfum dit « de la Reine de Hongrie » était renommé depuis longtemps) cherche vainement un bout de tissu. Olympe plonge la main dans son corsage et, devant 200 personnes, tire une poignée de coton qu'elle offre généreusement : « Prenez, prenez, Madame, ça sert toujours à quelque chose. »

   Elle s'habille bizarrement et se coiffe d'une gaze bouillonnant autour de sa tête qui lui donnait l'apparence d'une femme « ayant reçu sur les cheveux toute la mousse de savon d'un plat à barbe. »

   Mais sa carrière dans la galanterie est de courte durée. Elle déclare : « Ne sera-t-il jamais permis aux femmes d'échapper aux horreurs de l'indigence autrement que par des moyens vils ? » Comment gagner honorablement sa vie ?

La femme de lettres

Olympe de Gouges (portrait présumé)   Elle se lance dans la carrière littéraire - plutôt courageux à son époque ! -, noue des amitiés dans les milieux intellectuels, fait représenter quelques pièces de théâtre, écrit des romans. Elle dicte toutes ses oeuvres car elle sait à peine écrire et son orthographe est aussi effroyable que son style. Mais elle a des idées.

   La Révolution lui permet de se lancer dans le genre de la brochure patriotique et elle édite à ses frais d'innombrables libelles politiques, dont le premier s'intitule Lettres au peuple ou Projet d'une Caisse patriotique. Elle réclame l'émancipation des femmes et écrit notamment la Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne avec une Dédicace à la Reine Marie-Antoinette (cf. infra). Le 15 décembre 1792, elle se rend maladroitement célèbre par un curieux acte d'audace et de courage : elle s'offre à défendre Louis XVI dans son procès ! Elle écrit en effet : « Je crois Louis fautif comme roi, mais, dépouillé de ce titre de proscrit, il cesse d'être coupable aux yeux de la Révolution. Il fut faible ; il fut trompé ; il nous a trompés ; il s'est trompé lui-même. » Devançant son époque, elle considère la situation avec une intelligence politique peu commune. Elle ajoute encore : « Le grand crime de Louis fut de naître dans un temps où la philosophie préparait les fondements de la République. » Proposition fort courageuse qu'elle fait placarder sur les murs de Paris et qui lui attire la colère du peuple. On s'amasse sous ses fenêtres. Elle descend, un énergumène lui arrache sa coiffe en criant : « À 24 sous, la tête de la femme Gouges ! » Courageuse et spirituelle, elle répond : « Mon ami, j'y mets la pièce de 100 sous ! ». Tout le monde rit et elle remonte tranquillement chez elle. Sauvée pour cette fois, elle est vivement poussée par le comité révolutionnaire « à tricoter des pantalons pour les braves sans-culottes. »

   Mais elle hait la guillotine et la Terreur car elle a rêvé d'une « Révolution philosophe, digne de la sainte humanité. » Les Goncourt l'ont d'ailleurs appelée le « fou héroïque ». Elle rêve à une réconciliation générales des partis : « Montagne, Plaine, Rolandistes, Brissotins, Girondins, Robespierristes, Maratistes, disparaissez, épithètes infâmes... » Dans sa dernière brochure politique, elle écrit : « Les échafauds, les bourreaux, seraient-ce donc là les résultats d'une révolution qui devait faire la gloire de la France, s'étendre indistinctement sur les deux sexes et servir de modèle à l'univers ? »

   Elle reproche à la révolution de n'avoir rien fait pour la femme et même de lui avoir ôté certains privilèges qu'elle possédait sous la royauté. Elle voudrait que l'on donne aux jeunes filles la même éducation qu'aux garçons et qu'on leur ouvre toutes les carrières. Très moderne, elle explique que « les femmes, à qui l'on n'a réservé que les soins du ménages, le conduiraient bien mieux si elles étaient versées dans toutes les affaires. » Trop moderne... Elle est arrêtée le 20 juillet 1793, jugée le 2 novembre, mais se déclare enceinte de trois semaines. On l'examine mais on ne peut se prononcer. Fouquier-Tinville tranche le débat : le 3 novembre, à 4 heures de l'après-midi, elle est envoyée à l'échafaud.

   Son écrit capital, La Déclaration, est publié dans une revue en septembre 1791 et comporte 17 articles. Elle féminise la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 24 août 1789. Ce texte peut être considéré comme le premier grand manifeste féministe en France.

La Déclaration des droits de la femme

Les droits de la femme (0lympe de Gouges)

Souvenons-nous qu’à la suite de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, le 28 octobre 1791, le projet de Déclaration des Droits de la Femme fut refusé par la Convention.

   Cette Déclaration, sans valeur légale n’est parue à l’époque, qu’en cinq exemplaires et a été politiquement complètement ignorée.

   La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne constitue, de ce fait, un brillant plaidoyer radical en faveur des revendications féminines et une proclamation authentique de l’universalisation des droits humains.

Dédicace à la reine

« À la reine, Madame,

   Peu faite au langage que l’on tient aux rois, je n’emploierai point l’adulation des courtisans pour vous faire hommage de cette singulière production. Mon but, Madame, est de vous parler franchement ; je n’ai pas attendu, pour m’exprimer ainsi, l’époque de la liberté : je me suis montrée avec la même énergie dans un temps où l’aveuglement des despotes punissait une si noble audace. Lorsque tout empire vous accusait et vous rendait responsable de ses calamités, moi seule, dans un temps de trouble et d’orage, j’ai eu la force de prendre votre défense... »

Préambule à la Déclaration

   « Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent d’être constituées en Assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des Citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous. En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les Droits suivants de la femme et de la Citoyenne. »

Déclaration (extraits)

  • Article 1 : La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
  • Article 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme ; ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression.
  • Article 3 : Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme ; nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.
  • Article 4 : La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose : ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison [...].
  • Article 5 : Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société ; tout ce qui n’est pas défendu par ces lois, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas.
  • Article 6 : La loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation ; elle doit être la même pour tous ; toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités ; et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.
  • Article 7 : Nulle femme n’est exceptée ; elle est accusée, arrêtée et détenue dans les cas déterminés par la Loi. Les femmes obéissent comme les hommes à cette Loi rigoureuse. [...]
  • Article 10 : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même fondamentales. La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi. (article le plus célèbre, qui l'immortalise).
  • Article 11 : La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute citoyenne peut donc dire librement, je suis mère d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité ; sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.
  • Article 12 : La garantie des droits de la femme et de la citoyenne nécessite une utilité majeure ; cette garantie doit être instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de celles à qui elle est confiée.
  • Article 13 : Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, les contributions de la femme et de l’homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie. [...]
  • Article 16 : Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution ; la constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n’a pas coopéré à la rédaction.

Signature d'Olympe de Gouges

   Ce texte habilement polémique, en parodiant la Déclaration de 1789, met les hommes en face de leurs contradictions, et les prend à leur propre logique : comment l’Homme universel peut-il exclure la Femme ? Olympe de Gouges s’appuie ici sur l’universalité (fondée sur la nature et la raison), principe cher aux Révolutionnaires : aucun des droits des femmes n’est propre à elles, tous sont conçus de façon universelle, en fonction de l’intérêt de la Nation. Les lois de la nature et de la raison sont plus fortes que celles des hommes, qui doivent être leur reflet ; or rien, ni la Nature, ni la Raison ne justifie la soumission de la Femme.

   Elle aura droit, dès le lendemain de son exécution, à cet éloge funèbre signé par Chaumette (procureur de la Commune de Paris) dans Le Moniteur : « Rappelez-vous l’impudente Olympe de Gouges qui la première institua des sociétés de femmes et abandonna les soins du ménage pour se mêler de la République et dont la tête est tombée sous le fer vengeur des lois ! »

   La Révolution est restée masculine jusqu'au bout...

Sources : Les Pionnières de l'Histoire, Claude Pasteur, Albin Michel, 1963.

   Remarque : Plusieurs textes d'Olympe de Gouges ont paru désormais aux éditions Côté-Femmes (Théâtre, oeuvres politiques), et Cocagne, Montauban (théâtre). On peut lire l'ouvrage d'Olivier Blanc, Olympe de Gouges (édition Syros, 1981).

* * *

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×