« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Mme de Genlis

Mme de Genlis dans sa jeunesse

   Femme légère dans sa jeunesse, Mme de Genlis devint une femme de lettres, écrivit des biographies, des romans, des pièces, des discours et quantité d'ouvrages d'éducation, au total plus de 80 volumes.  Ses romans sont largement illisibles de nos jours. On peut citer Les Chevaliers du Cygne (1795) : sous les noms de Hunaud d'Aquitaine, Iliska et la reine Edburge, on reconnaît Louis XVI, Marie-Antoinette, Robespierre et bien d'autres ; sous le couvert d'une histoire de la guerre de Charlemagne contre les Saxons, Mme de Genlis dénonce les causes de la Révolution, et ses excès et propose l'idéal d'une monarchie libérale et représentative.  

   Elle fut la « gouverneuse » des enfants du duc d'Orléans et laissa des Mémoires intéressants pour ce qui est de la vie quotidienne au 18e siècle, tant à la cour qu'à la ville, selon l'expression du temps. Toutefois, il convient d'en relativiser certains propos, ou du moins de les mettre en perspective.

   Elle finit dans la pauvreté, continuant toujours à écrire, recevant de nombreux visiteurs curieux des manières de vivre sous l'Ancien Régime. Sa tante, Mme de Montesson, brilla sous le Consulat et l'Empire, donnant des leçons de savoir-vivre à la nouvelle cour. 

   On peut évoquer une anecdote à son égard, très représentative de ce savoir-vivre de l'Ancien Régime et qui n'a que faire des conditions matérielles. En 1823, deux ans avant la publication des Mémoires de Mme de Genlis chez Ladvocat, Barrière (1) rendit visite à la romancière en compagnie d’une nièce : « Nous la trouvâmes à la place Royale, au premier, mais dans un appartement de bien médiocre apparence et surtout bien mal tenu. Mme de Genlis était assise devant une table de bois de pin, noircie par le temps et l’usage. Cette table offrait le bizarre assemblage d’une foule d’objets en désordre ; on y voyait pêle-mêle des brosses à dents, un tour de cheveux, deux pots de confiture entamés, des coquilles d’œufs, des peignes, un petit pain, de la pommade, un demi-rouleau de sirop de capillaire, un reste de café au lait dans une tasse ébréchée, des fers propres à gaufrer des fleurs en papier, un bout de chandelle, une guirlande commencée à l’aquarelle, un peu de fromage de Brie, un encrier de plomb, deux volumes bien gras et deux carrés de papier sur lesquels étaient griffonnés des vers. Elle ne nous reçut pas moins avec le ton, l’aisance la parfaite amabilité d’une femme du grand monde. » 

A propos de l'intérêt de ses Mémoires

   Mme de Genlis publie ses Mémoires en 1825, achevant ainsi le travail d’une écrivaine ayant traversé l’Ancien Régime, la Révolution, l’Empire et la Restauration. L’œuvre est mal accueillie par ses proches – elle dévoile des secrets de famille -, critiquée par les adversaires de la royauté – elle porte sur l’Ancien Régime un regard nostalgique -, elle défraie la chronique journalistique et suscite maintes polémiques.

   Les Mémoires offrent cependant un plus grand intérêt que son œuvre immense et prolixe : musicienne, peintre, romancière à succès dans le genre sentimental ou gothique (comme Ann Radcliffe), auteur de pièces de théâtre destinées aux enfants, éducatrice et pédagogue passionnée, mais aussi grande mondaine, connaissant les pratiques salonnières, l’art de la conversation et les usages de la bonne société, Mme de Genlis incarne la femme cultivée de la seconde moitié du 18e siècle.

   Cette activité frénétique et dévorante peut déconcerter le lecteur contemporain. On a relevé des contradictions : séductrice et bas-bleu, apôtre de la vertu et implacable intrigante, intellectuelle et frivole. Elle se pose en protectrice de la religion, s’oppose donc à Voltaire ou Diderot, mais adopte les positions philosophiques du clan orléaniste et contemple avec joie la Bastille que l’on détruit.

   Il ne s’agit pas ici de porter un jugement moral mais de lire les Mémoires comme un témoignage authentique des pratiques sociales et des mœurs d’une partie de la société aristocratique à la veille de la Révolution : l’intérêt documentaire est immense. Les Goncourt ne s’y sont pas trompés : ils y ont puisé d’innombrables informations pour leur ouvrage La femme au XVIIIe siècle. (Mémoires de Mme de Genlis, Mercure de France, 2004, présentation de Didier Masseau).     

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Notes

(1) Barrière établira une édition des Mémoires de Mme de Genlis, parus chez Firmin Didot Frères en 1857.

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