« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Concepts éducatifs

En guise d'introduction

   Mme de Genlis insiste sur la nécessite de modeler l'éducation selon le destin social promis à chaque enfant, notamment lorsqu'elle s'interroge sur les talents et vertus qu'on doit le plus désirer pour son bonheur et l'avantage de la société ; ce point est caractéristique du 18e siècle où le bonheur de l'individu et l'utilité sociale doivent se concilier. Certes bien traditionnelle encore, l'éducation qu'elle propose témoigne d'un certain modernisme : lectrice du médecin Tissot, elle veille au régime alimentaire, supprime les ragoûts et les pâtisseries, les rideaux qui entourent les lits, les matelas de laine et les lits de plume (Discours sur la suppression des couvents de religieuses et sur l'éducation publique des femmes, 1790).

   Dans ses Mémoires, elle revient longuement sur ses idées éducatives, comparant les nouvelles méthodes et celles de l'Ancien Régime. N'oublions pas qu'elle fut le gouverneur des enfants du duc d'Orléans. 

L’Éducation « publique » et « particulière »

La Leçon de musique (Fragonard)   « Depuis cinquante ans, elles ont été soumises à une infinité de systèmes opposés les uns aux autres. D’abord on éleva à la Jean-Jacques ; point de maîtres, point de leçons ; les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature ; et comme la nature n’apprend pas l’orthographe et encore moins le latin, on vit paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la plus surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité ; on surchargea les enfants d’instruction et d’études ; on voulut en faire des prodiges, surtout dans les sciences. La géométrie, la physique, la chimie étaient à la mode. L’étude de l’histoire et de la morale fut toujours très négligée […] ; on montait à cheval à l’anglaise ; on se déclarait gluckiste ou piccinniste (1), on pouvait parler des expériences sur l’air fixe, etc. : cela s’appelait être bien élevé. À la Révolution, on se précipita dans la politique, tous les jeunes gens devinrent des hommes d’État. Depuis 1701 jusqu’en 1796, toute éducation fut suspendue ; l’enfance respira ; on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on se rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents auxquels on n’avait pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. On nomma des professeurs qui n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples aussi éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes. On fit faire aux écoliers des multitudes d’amplifications et les plus ridicules obtinrent constamment tous les prix. Ces brillants élèves, sortis des écoles, se livrèrent à la littérature ; ils y portèrent le néologisme, l’emphase et le philosophisme qui leur avaient procuré tant de succès dans leurs classes. Paris fut inondé de brochures politiques, de romans philosophiques, de drames pathétiques et de mélodrames dans lesquels une épouse adultère ou une fille mère jouait toujours le beau rôle. […]

   Cependant on fit dans l’éducation publique une utile réforme. On changea les professeurs ; on mit à la tête des écoles un chef qui, par ses principes et ses talents, était digne de les relever ; mais la conscription vint détruire de si douces espérances […]. Pendant ce temps on refaisait un Code (2) et l’autorité paternelle y fut oubliée.

   On a dit et redit, dans ces derniers temps, qu’il est ridicule de vouloir amuser les enfants en les instruisant et que cette manière ne vaut rien. Néanmoins, est-il bien certain qu’il soit absolument nécessaire de s’ennuyer pour s’instruire et que la fatigue et l’ennui soient les seules bases de la science ? On répond : Qu’on ne sait bien que ce qu’on a appris avec peine. Dans ce cas, les écoliers sans mémoire et sans intelligence seront par la suite les seuls littérateurs véritablement instruits ; car ceux qui ont une grande mémoire, de l’imagination et de l’esprit apprennent sans aucune peine les beaux vers et retiennent aussi sans peine les passages remarquables des moralistes et des orateurs célèbres et les grands faits historiques. Les personnes qui ont instruit des enfants savent qu’au contraire ils ne retiennent bien que ce qu’ils ont appris avec application, c’est-à-dire avec plaisir. L’autorité peut obtenir d’un enfant qu’il se tienne tranquille sur une chaise et qu’il attache ses yeux sur un livre ; mais l’attention ne se commande point ; c’est la curiosité qui la donne, c’est le goût qui la fixe. Vouloir que les enfants ne soient pas assujettis à des études réglées et que l’instruction ne leur soit jamais donnée que sous des formes amusantes et frivoles est sans doute un mauvais système ; mais c’en est un très bon d’ôter de leurs études toutes les épines inutiles et toute la peine qui n’est pas absolument indispensable. Enfin le soin de les instruire encore dans leurs jeux mêmes et de rendre leurs récréations profitables est si utile que l’on ne conçoit pas qu’on puisse s’en moquer ou seulement le négliger.

Entretiens sur la pluralite des mondes (Fontenelle)   On prétend que les études étaient infiniment meilleures il y a soixante ans parce qu’elles étaient franchement ce qu’elles doivent être, c’est-à-dire très pénibles et que, par conséquent, il n’y avait point d’abrégés et d’ouvrages d’agrément sur des matières graves et sérieuses. On oublie que Bossuet fit des abrégés ; que Fénelon composa pour son élève des dialogues et un beau poème politique (3) ; que madame de Maintenon écrivit de charmantes conversations pour Saint-Cyr ; qu’elle fit faire, par l’abbé Ragois, pour l’éducation du duc du Maine, des abrégés d’histoire et de géographie ; que Fontenelle fit sur l’astronomie de jolis dialogues pleins de galanterie (4) ; que l’abbé Terrasson plaça toutes ses savantes recherches sur les anciens Égyptiens dans un roman très intéressant (5) ; que Pluche tâcha de donner une forme très amusante à l’étude de l’histoire naturelle dans son Spectacle de la Nature (6) ; que La Mothe (7) fit pour la jeunesse de très bons sommaires historiques en vers ; que les meilleurs instituteurs de ce temps, et peut-être de tous les temps, que les jésuites s’attachèrent surtout à rendre l’étude agréable ; qu’ils firent, pour leurs élèves, des tragédies, des comédies et des ballets moraux. »

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Notes

(1) En France, au 18e siècle, la musique faisait l’objet de débats passionnés. La célèbre querelle des Bouffons opposa, à partir de 1752, les partisans de la musique italienne à ceux de la musique française. Elle fuit suivie par celle des partisans de Gluck et de Piccinni. Iphigénie en Aulide, que Gluck donna le 19 avril 1774, remporta un succès immédiat, sollicité, il fait bien le dire par la jeune Marie-Antoinette (Gluck, autrichien, fut son maître de musique à Vienne). Gluck obtint les appuis de Rousseau (éminent musicologue aussi) et de Mme de Genlis. Parmi ses opposants, citons d’Alembert, Diderot, La Harpe et Marmontel.

(2) Le Code civil des Français, promulgué le 21 mars 1804, appelé plus tard le Code Napoléon.

(3) Bossuet écrivit notamment en 1675 un Abrégé de l’Histoire de France pour le dauphin et Fénelon les Dialogues des morts (publiés en 1712) ainsi que les Aventures de Télémaque (publiées en 1699) pour son élève le duc de Bourgogne.

(4) Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes (1686).

(5) L’abbé Terrasson publia Sethos en 1731, roman pseudo-historique imité du Télémaque de Fénelon : la fiction sert à enseigner une morale individuelle et sociale, indépendante des dogmes de la religion.

(6) Le Spectacle de la Nature ou Entretiens sur l’histoire naturelle et les sciences (1732-1742) de l’abbé Pluche connut un grand succès. L’auteur y prouvait l’existence de Dieu en décrivant les merveilles de la nature.

(7) La Mothe, dit La Hode, fut professeur puis préfet au célèbre collège Louis-le-Grand.

L’Éducation des filles

   « L’éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi un nombre infini de vicissitudes. On n’a songé pendant longtemps qu’à leur donner les talents de la danse, de la musique et de la peinture, sans s’occuper le moins du monde de la culture de leur esprit. Après avoir employé douze ans à leur apprendre à se parer avec élégance, à danser avec grâce, à chanter et à jouer des instruments de la manière la plus brillant, on les mariait par ambition ou par pures convenances, et on les mettait dans le monde en leur disant gravement : Allez, soyez simples,  sans prétentions ; n’ayez que des goûts solides et raisonnables ; ne séduisez personne, ce serait un crime ; et surtout soyez toujours insensibles aux louanges que vous recevrez sur votre figure et sur vos talents. On conçoit l’effet que peut produire cette belle exhortation sur une personne de seize ans qui n’a jamais pu penser, dans les intervalles de ses occupations, qu’au bonheur et à la gloire d’obtenir de grands succès à un bal ou dans un concert. On passa de ce genre d’éducation à une autre extrémité. On voulut, pendant quelque temps, ne faire des jeunes personnes que de bonnes ménagères, comme si l’ignorance et la grossièreté devaient être les gages de la sagesse ; et comme s’il était impossible, avec une intelligence cultivée, de bien conduire une maison. On décida que les femmes ne doivent ni lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts […].

   Dans le siècle de Louis XIV et celui qui l’a précédé, on ne demandait point de l’adoration à sa fille et tous les petits soins de la passion ; on n’était point jalouse de son attachement pour un mari, pour une belle-mère, pour des belles-sœurs, comme nous l’avons vu depuis et dans le moment actuel. On ne profanait point le plus pur de tous les sentiments en y mêlant toute l’exigence et toutes les personnalités de l’amour. On pouvait aimer uniquement sa fille ; mais on ne lui demandait jamais ce retour impossible car la nature n’a placé l’extrême affection que du côté où les soins, les bienfaits et le dévouement sont nécessaires. Si le cœur d’une mère n’est pas corrompu par l’exaltation de l’amour-propre, il n’en est point où l’on puisse trouver moins d’égoïsme. Une mère ne sait-elle pas qu’elle élève sa fille pour une autre famille, et qu’elle ne jouira personnellement ni des vertus, ni du caractère qu’elle se plaît à former en se consacrant à l’éducation de cette enfant. Tout est sacrifice dans les jouissances maternelles, tout, jusqu’au bonheur qui forme l’époque la plus chère et la plus solennelle de la vie d’une mère, le mariage de sa fille. Il faudra se séparer d’elle, ou du moins confier à un autre sa destinée !

   Les parents ne menaient point jadis dans la société des enfants de sept ou huit ans ; on y menait même bien rarement une fille de quinze ou seize. Aujourd’hui on ne peut plus se séparer de ses enfants ; on en est idolâtre, on en est esclave ; ce qui n’empêche pas les veufs et les veuves de se remarier, et souvent de mettre une partie de leur bien à fonds perdu. Autrefois des parents allaient souvent s’enfermer pour trois ou quatre ans dans un vieux château délabré, à cent lieues de Paris, afin d’économiser la dot de leur fille ou pour y amasser la somme nécessaire à l’établissement de leur fils. Aujourd’hui une mère tendre ne va passer que quelques mois dans ses terres, parce qu’on ne trouve point en province de bons maîtres de danse ou de piano. Autrefois, quand on bâtissait, on voulait bâtir pour deux ou trois cents ans ; on meublait la maison avec des tapisseries qui devaient durer autant que l’édifice ; on respectait ses plantations comme l’héritage de ses enfants ; c’étaient des bois sacrés. Aujourd’hui on coupe ses futaies, et on laisse à ses enfants des dettes, des tentures de papier et des maisons neuves qui s’écroulent ! »  […]

Leur modestie

Une très jeune fille de la fin du 18e siècle   « L’usage établi dans les collèges de donner publiquement des prix aux écoliers est utile et bon, puisque les hommes, destinés à jouer de grands rôles dans la société, sont faits pour aimer la gloire. Mais ce même usage est très déplacé dans les éducations de jeunes filles, dont les vertus caractéristiques doivent être la réserve et la modestie ; tout ce qui peut étendre, exalter leurs prétentions, est en opposition avec leur destination naturelle, et par conséquent pernicieux ; aussi ne les couronne-t-on publiquement que dans les pensions formées depuis la révolution, c’est-à-dire depuis que toutes les idées morales ont été bouleversées, et depuis l’abolissement de toutes les règles du bon goût et des convenances. […]

   Ce n’est pas sans dessein que j’entre dans ces petits détails, ils ne seront pas sans utilité pour les jeunes personnes qui liront cet ouvrage. Je voudrais leur persuader que la jeunesse n’est heureuse que lorsqu’elle est aimable, c’est-à-dire docile, modeste, attentive, et que le véritable rôle d'une jeune personne est de plaire dans sa famille et d’y porter la gaieté, l’amusement et la joie. Lorsque dans l’âge le plus brillant de la vie, on y porte l’ennui, on a toujours tort. Examinez bien toutes les jeunes personnes insipides et ennuyeuses, vous les trouverez indolentes, oisives, et surtout égoïstes, ne pensant qu’à elles, et ne s’occupant jamais des autres. Ces personnes, dépourvues de toutes les grâces de la jeunesse, n’en ont par conséquent ni la douceur, ni la modestie ; elles ont une vanité puérile et passive qui leur rend insupportables les salutaires conseils de l’expérience qu’elles prennent toujours pour des réprimandes ; elles sont nulles dans la société parce qu’on ne peut ni leur être utile, ni attendre d’elles la moindre attention agréable… »  

Théâtre éducatif selon Mme de Genlis

   « Quand je publiai mon premier volume du Théâtre d’éducation, ce volume libérateur de MM. de Queyssat (1), il y eut pour moi un enthousiasme général, et dans la société, et parmi les littérateurs. Les lettres, les vers se multiplièrent. Un nombre infini de personnes demanda à me voir, entre autres, M de La Harpe (2). Tous les journalistes sans exception louèrent à l’excès cet ouvrage, et sans aucun mélange de critique. L’ouvrage fut promptement traduit dans toutes les langues. L’impératrice de Russie le fit traduire avec le russe en regard. Cependant je ne lui avais point offert : je n‘ai jamais fait hommage de mes ouvrages aux princes, à moins qu’ils ne l’aient demandé. L’électrice de Saxe me fit l’honneur de m’écrire pour me demander mon amitié. C’étaient ses propres expressions. Sa lettre était signée : Votre amie Amélie. Quand j’allai faire ma cour à Versailles, la reine et toutes les princesses me dirent un mot obligeant sur cet ouvrage. Enfin, jamais on n’est entré dans la carrière des lettres avec plus d’éclat et de bonheur (3).

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Notes

(1) Théâtre à l’usage des jeunes personnes, tome I, 1779. Les trois frères Queyssat, officiers bordelais, étaient compromis dans une rixe avec un riche négociant qu’ils avaient blessé parce que celui-ci avait refusé de les saluer. Les sept pièces en prose de ce tome assurent la défense du frère aîné, innocent. Ce type d’ouvrage « d’éducation » était à la mode : voir les œuvres de Mme Leprince de Beaumont.

(2) La Harpe, mais aussi Marmontel, d’Alembert et Diderot demandèrent à assister aux spectacles de théâtre pour les enfants. La Harpe, un peu (beaucoup…) oublié de nos jours était poète, auteur dramatique et critique littéraire, et fort apprécié en ce temps.  

(3) Mme de Genlis ne brilla jamais par la modestie.

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