« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Emigration en Allemagne

Opinion de Mme de Genlis sur Klopstock

Klopstock vers la fin de sa vie   « J’allai à Hambourg. J’y reçus la visite de Klopstock. Il y a pour les auteurs certaines gens dont la première entrevue est insupportable. Ces gens-là veulent, non vous connaître, mais vous montrer, en vous abordant, tout ce qu’ils savent et tout ce qu’ils ont d’esprit. Je me rappellerai toujours ma singulière entrevue avec le fameux auteur de la Messiade, au commencement de mon séjour à Hambourg ; j’étais en pension chez le pasteur Volters.

   Klopstock fit demander à me voir ; il vint. J’étais seule avec ma nièce. Je vis entrer un petit vieillard, boiteux, fort laid ; je me lève, je vais à lui, je le conduis vers un fauteuil ; il s’assied en silence, d’un air réfléchi, croise ses jambes, s’enfonce dans le fauteuil et prend le maintien d‘un homme qui s’établit là pour longtemps. Alors, d’une voix haute et glapissante, il m’adresse cette singulière question : « Quel est, madame, à votre avis, le meilleur prosateur, de Voltaire ou de Buffon ? »

   Cette manière d’entamer, non une conversation, mais une thèse, me pétrifia ; et Klopstock, qui avait beaucoup plus envie de me faire connaître son opinion, que de savoir la mienne, n’insista nullement pour obtenir une réponse. « Quant à moi, reprit-il, je me décide pour Voltaire et je me fonde sur plusieurs raisons ; la première... »

   Il me donna une douzaine de raisons, ce qui fit un très long discours ; ensuite il me parla de son séjour à Dresde et au Danemark, des hommages qu’on lui avait rendus, et de la traduction qu’un émigré faisait alors de la Messiade. Dans tout cet entretien, je ne plaçai pas six monosyllabes. Klopstock, au bout de trois heures, se retira très satisfait de ma conversation ; car il dit le soir à un de mes amis qu’il m’avait trouvée fort aimable. Assurément c’était l’être à peu de frais... ».

   Comme trop souvent, Mme de Genlis montre un esprit acerbe. Ses opinions manquent de nuances. Toutefois, ses Mémoires, dont il faut relativiser certains propos ou du moins les mettre en perspective, restent un témoignage essentiel sur la société d'Ancien Régime.

Opinion de Mme de Genlis sur Frédéric II de Prusse

Sans-Souci à Potsdam   En 1796, Mme de Genlis séjourne à Berlin.

   « ... Le premier mois de mon séjour à Berlin fut un véritable enchantement pour moi ; je revis toutes mes connaissances et tous mes amis (1), qui me témoignèrent encore plus d’empressement qu’au premier voyage : chacun s’occupa de mon amusement, on me mena au spectacle, on me fait faire des parties charmantes dans les environs.

   Nous allâmes jusqu’à Sans-Souci (2), où j’allai recueillir une quantité de souvenirs du Grand Frédéric ; et en parcourant ces appartements, dont on avait respecté les meubles et toutes les vieilleries, je me confirmai dans l’idée que j’avais depuis longtemps, que les aperçus et les réflexions prétendues philosophiques de certains auteurs [...] ne sont en général que des niaiseries et des faussetés.

   M. de Volney, dans un de ses ouvrages, dit que, pour juger parfaitement du caractères, des inclinations, du genre d’esprit, d’un homme qui n’existe plus, dont il n’aurait jamais entendu parler, avec lequel il n’aurait jamais eu le moindre rapport, il lui suffirait de se trouver à son inventaire et d’examiner avec une intention philosophique ses meubles, ses habits, ses bijoux, ses livres, etc. ; parce que toutes ces choses, par leur solidité ou leur frivolité, lui donneraient une idée complète du personnage.

   Ainsi donc, si l’on eût transporté M. de Volney, ce profond penseur, dans les appartements du grand Frédéric, comme il n’y aurait vu que des meubles et des draperies couleur de rose et argent, que des gravures et des tableaux mythologiques, et une collection de tous les bijoux les plus fragiles, et de tous les colifichets des boutiques françaises, comme il aurait trouvé dans la bibliothèque un nombre infini d’ouvrages licencieux et de poésies frivoles, il aurait certainement pensé que le défunt, dont nous supposons qu’il aurait ignoré le nom, était un jeune sybarite entièrement dépourvu de mérite et d’esprit ; et cependant ce prétendu sybarite était un vieux guerrier, le plus grand capitaine de son temps, le roi le plus vigilant, le plus laborieux, et qui, au milieu de ses draperies couleur de rose, couchait toujours avec ses bottes... »

   Frédéric II possédait en effet des goûts très raffinés en matière de décoration, ce qui ne nuisait en rien à ses qualités guerrières. Et M. de Volney se trompe...  

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Notes

(1) Londres, Hambourg et Berlin accueillirent de nombreux émigrés français.      

(2) Résidence de Frédéric II à Potsdam

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