La Gouverneuse des enfants du duc de Chartres, futurs Orléans

Introduction

Le duc de Chartres et sa famille

   Fille d'un gentilhomme peu fortuné, elle connaît une jeunesse difficile mais se dote elle-même d'une éducation solide et variée, dans l'esprit des Lumières. En 1770, grâce à Mme de Montesson, sa tante, elle entre au Palais-Royal comme dame de la duchesse de Chartres, plus tard duchesse d'Orléans. Elle devient la maîtresse de son époux (le fils du duc d'Orléans), qui, en janvier 1782, la prend, au scandale de tous, comme « gouverneur » de ses enfants. Elle élève donc le futur Louis-Philippe qu'elle verra monter sur le trône. Louis-Philippe s'en souvient comme d'un « rude gouverneur » : horaires draconiens, beaucoup de travail, jamais de sucreries ni de plaisirs. 

Mme de Genlis, « gouverneur » critiqué

   Mettra écrit dans sa Correspondance secrète politique et littéraire (Londres, 1788, Commentaire daté du 20 février 1782) : « Jamais événement n’a peut-être fait à Paris une sensation aussi soutenue que la nomination de madame la comtesse de Genlis, à la place de gouvernante des Princes de la maison d’Orléans. On parle ici de deux ou trois jours d’une bataille gagnée ou perdue, d’une installation ou d’une chute de ministère […]. Pour ce qu’on appelle assez singulièrement ici l’aventure de Mme de Genlis, c’est depuis plus d’un mois le principal sujet de conversation et tous les jours se renouvelle une pluie abondante, une averse de couplets, de sarcasmes, de pasquinades, de calembours. » […]    

   On ne lui pardonne pas non plus son Adèle et Théodore, où elle trace un portrait assez noir de sa protectrice, sa tante Mme de Montesson, sous les traits de Mme de Surville qui allie ignorance et pédantisme. Mettra poursuit ainsi : « On sait que notre comtesse gouvernante ou gouverneur, avant d’épouser un de ces roués connus sous le nom de Genlis, était une pauvre chanoinesse, mademoiselle de Saint-Aubin, qui allait pincer sa harpe dans les maisons pour des présents qu’elle ne refusait guère quelques petits qu’ils fussent. Elle et son frère, le marquis Ducrest, doivent leur existence actuelle à cette même madame de Montesson qu’on déchire aujourd’hui si ingénieusement dans un traité d’Éducation, sans doute pour donner aux élèves des leçons de charité et d’éducation. »

   Les singularités éducatives de Mme de Genlis sont également l’occasion de multiples plaisanteries. Un nommé Luchet écrit dans un numéro du Pot pourri en 1781 : « Elle meuble les appartements de ses élèves d’ornements instructifs. La salle à manger est tapissée de cartes de géographie ; le tableau de la Création est dans la chambre à coucher […] ; un homme d’esprit a ajouté qu’elle placerait sans doute le Déluge dans la garde-robe. » (voir infra).

Les garçons

Saint-Leu   « M. le duc de Chartres acheta Saint-Leu, maison charmante où nous avons passé tous les ans toute la belle saison, c’est-à-dire huit mois de l’année. Je fis faire, dans le beau parc de cette maison, un petit jardin pour chacun de mes élèves : ils y travaillèrent et le plantèrent eux-mêmes. J’avais pris un jardinier allemand qui ne leur parlait que dans sa langue : il les suivait à leurs promenades du matin avec le valet de chambre allemand et l’on ne parlait qu’allemand à ces promenades : à celles du soir on ne parlait qu’anglais ainsi qu’au dîner : on soupait en italien. Je pris pour aumônier […] l’abbé Maristini, âgé de vingt-huit ans, qui avait été fort bien élevé et qui connaissait parfaitement la littérature de son pays ; il donnait tous les jours aux princes une leçon d’italien dans ma chambre. J’attachai en outre à leur éducation un pharmacien, nommé M. Alyon, bon botaniste et excellent chimiste. Il suivait les princes à toutes les promenades pour leur faire cueillir des plantes et leur apprendre la botanique ; en outre il nous faisait tous les étés un cours de chimie où j’assistais régulièrement ; enfin, j’attachai encore à leur éducation un polonais, nommé M. Myris, qui avait le plus grand talent pour le dessin et pour peindre les sujets à la gouache ; j’imaginais de lui faire faire une lanterne magique historique ; il la peignit sur verre et il fit, sur mes descriptions par écrit, l’histoire sainte, l‘histoire ancienne, l’histoire romaine, celle de la Chine et du Japon ; on n’a rien vu de plus charmant que cette lanterne magique : tous mes élèves la montraient tour à tour, une fois par semaine […].

   J’inventai pour mes élèves un jeu qui a fait leurs délices et qui m’a beaucoup amusée moi-même. Je leur fis mettre en action et jouer dans le château et dans le jardin, suivant les scènes, les voyages les plus célèbres, détaillés par M. de la Harpe. Tout le monde dans la maison avait un rôle dans ces espèces de représentations : j’ai y ai joué moi-même ; nous avions des chevaux frus (?) pour les cavalcades ; la belle rivière du parc nous figurait la mer, unes suite de jolis bateaux formait nos flottes ; nous avions un magasin de costumes. Les plus beaux voyages que nous avons joués furent ceux de Vasco de Gama et de Snelgrave (?). Je fis faire en outre un petit théâtre portatif que l’on plaçait dans la grande salle à manger et sur lequel on exécutait des tableaux historiques […]. Le célèbre David qui venait souvent à Saint-Leu, trouvait ce jeu charmant et il avait un grand plaisir à grouper lui-même ces tableaux fugitifs. Je fis bâtir une véritable salle de comédie […]. Durant les cours de l’éducation, nous avons joué successivement dans cette salle toutes les pièces de mon Théâtre. Il y en eut une si remarquable que je ne puis la passer sous silence, ce fut celle de Psyché persécutée par Vénus […].

   L’hiver, à Paris, j’avais rendu tous les moments utiles ; j’avais mis un tour dans une antichambre et aux récréations tous les enfants, ainsi que moi, nous apprenions à tourner. J’appris  avec eux ainsi tous les métiers auxquels on peut travailler sans force : celui de grenier, j’ai fait avec eux une énorme quantité de portefeuilles de maroquin, aussi bien faits que ceux d’Angleterre ; le métier de vannier, où j’ai excellé ; nous avons fait des lacets, des rubans, de la gaze, du cartonnage, des plans en relief ; des fleurs artificielles ; des grillages de bibliothèque en laiton, du papier marbré, la dorure sur bois, tous les ouvrages inimaginables en cheveux, jusqu’aux perruques ; enfin, pour les garçons, la menuiserie. M. le duc de Valois y surpassa tous les autres : avec la seule aide de M. le duc de Montpensier, son frère (1), il fit, pour l’ameublement d’une pauvre paysanne de Saint-Leu, dont ils prenaient soin, une grande armoire et une table à tiroir, aussi bien travaillées que si elles eussent été faites par le meilleur menuisier. Toutes ces choses ne prenaient point sur leurs études ; c’était leur unique amusement et jamais enfants ne se sont trouvés si heureux durant leur éducation. Outre leur palais des cinq ordres d’architecture qu’ils montaient et démontaient, je leur avis fait faire dans les mêmes proportions et avec la même perfection, les outils et tous les ustensiles qui servent aux arts et métiers : l’intérieur d’un laboratoire avec les cornues, les creusets, les alambics, etc. ; l’intérieur d’un cabinet de physique et tous les outils d’ouvriers étaient exécutés en miniature avec une précision admirable. Après l’éducation, ils furent déposés dans la galerie du Palais-Royal ; ils ont passé depuis dans les salles du Louvre où je les ai vus sous le règne impérial. J’étais très fière de voir le public admirer les joujoux que j’avais jadis inventés pour les élèves.    

   À Paris, comme je l’ai déjà dit, toutes nos promenades étaient instructives ; nous ne sortions que pour aller voir des cabinets de tableaux, d’histoire naturelle, de physique et de curiosités, ou des manufactures dont nous avions lu le détail auparavant dans l’Encyclopédie ; ce qui nous a fait connaître que cet ouvrage en donnait souvent des descriptions inexactes et très mal faites. Dans les ateliers, chaque élève écrivait sur une peau d’âne les choses les plus remarquables ; j’écrivais aussi et je mettais en ordre toutes ces notes, dont je formai un gros livre : il était rempli de mes réflexions sur les abus des apprentissages et sur le perfectionnement que l’on pourrait donner aux méthodes de ce genre. J’ai perdu ce manuscrit avec les autres ; c’est un de ceux que j’ai le plus regrettés. Après avoir épuisé toutes les manufactures de Paris, nous allâmes voir celles qui ne s’y trouvaient point et qui sont en province. On ne faisait alors à Paris que des épingles ; nous allâmes à L’Aigle uniquement pour y voir faire des aiguilles, à Saint-Gobain pour voir couler des glaces, etc.

   Je ne parlerai point ici de la gymnastique que j’inventai alors pour mes élèves : tous ces détails se trouvent dans mon ouvrage intitulé Les Leçons d’une gouvernante (2), qu’il est nécessaire de lire avant ou après ces Mémoires, si l’on veut avoir une idée exacte de l’éducation que j’ai donnée à ces princes. Tous les soirs, à Paris ou à la campagne, deux heures avant la leçon de dessin, ils se rassemblaient tous dans ma chambre et se plaçaient en demi-cercle, vis-à-vis de moi : alors nous commencions une lecture tout haut, d’histoire, de mythologie, de littérature et d’histoire naturelle : chaque enfant lisait tout haut un quart d’heure, je veillais à leur prononciation, je les interrompais quelquefois pour faire, sur la lecture, des réflexions convenables. Quand chacun avait fini son quart d’heure, je lisais à mon tour pendant le reste des deux heures ; pendant qu’ils lisaient, je faisais des fleurs artificielles ou quel qu’autre ouvrage de ce genre : ce qui ne m’a jamais empêchée de donner à la lecture toute l’attention nécessaire. De toutes leurs études, celle-là a toujours été préférée par eux ; elle leur a plus constamment et je les ai toujours vus en attendre l’heure avec impatience. Ils faisaient des extraits sur ces lectures que je corrigeais ; en outre, je leur donnais, toutes les semaines, un sujet de composition que je corrigeais aussi […].

   Je louai une loge à la Comédie-Française pour leur faire voir la représentation de nos plus belles pièces de théâtre. Je les y menais à peu près tous les huit jours (excepté dans le Carême) en choisissant les pièces afin de ne leur faire voir que celles dont ils pouvaient retirer quelque fruit. Lorsque la petite pièce était licencieuse ou immorale, nous n’y restions point. Quoique je fusse encore jeune, je n’allais plus au spectacle ; mais il me sembla que n’y point mener mes élèves serait une critique indirecte de leurs parents qui avaient des loges à l’Opéra et à la comédie [...]. Je pensai aussi que les princes du sang, faits pour la représentation et pour protéger les arts, devaient naturellement assister quelquefois à ces représentations théâtrales et savoir les juger sous le rapport de la morale et des mœurs : leur décision, lorsqu’ils ont du discernement, est d’un si grand poids qu’ils auront toujours une heureuse influence sur cette partie de la littérature, ainsi que sur toutes les autres […].

   J’établis plusieurs prix pour les enfants, mais seulement ceux qui ne peuvent exalter l’amour-propre, les prix d’application, de douceur, de bonté et de dessin ; pour ce dernier prix, c’était M. David qui en était le juge. Tous les ans au jour de l’an, nous étalions dans le salon tous les ouvrages que nous avions faits dans le cours de l’année ; ce qui formait de petites boutiques charmantes que l’on distribuait ensuite à ses amis ; les dessins des enfants qui avaient remporté les prix y étaient étalés avec de beaux cadres… »   

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Notes

(1) Le futur Louis-Philippe.

(2) Leçons d’une gouvernante à ses élèves, ou Fragment d’un journal qui a été fait pour l’éducation des enfants de M. d’Orléans par Mme de Sillery-Brulart, 1791.

Les filles

   Mais elle est d'abord la gouvernante de deux filles jumelles, Mesdemoiselles d’Orléans. Elle vit avec les princesses rue de Bellechasse dans un petit pavillon construit à l’intérieur du couvent des Dames du Saint-Sépulcre : sauf le duc de Chartres, aucun homme ne franchit la clôture. Elle devient l'auteur à succès d’un Théâtre à l’usage des jeunes personnes. Elle ne se poudre ni ne se farde, bien qu'elle ne soit ni veuve ni vieille. Sa méthode d'éducation est singulière et innovante : elle accroche des échelles et des cordes au plafond du pavillon pour entraîner les princesses aux exercices du corps et, pour les endurcir leur fait descendre et monter sans fin les escaliers. Les chambres des fillettes sont tapissées de médaillons représentant les empereurs romains et d’abrégés chronologiques déroulés sur les murs.

   Elle l'explique ainsi dans ses Mémoires : « J'avais tâché de rendre utile à l'éducation jusqu'à l'ameublement de Bellechasse. La tapisserie de la chambre des princesses représentait peints sur toile à l'huile, sur un fond bleu, les médaillons en grisaille, d'après les médailles, des bustes des sept rois de Rome, des empereurs et des impératrices jusqu’à Constantin le Grand. Les dessus de porte représentaient des traits particuliers de la même histoire ; à chaque médaillon se trouvaient la date et le nom des personnages. Deux grands paravents représentaient les rois de France ; les écrans montés [devant les cheminées ?], les écrans de main [peut-être les éventails ?] et les dessus de la porte de la salle à manger représentaient des traits mythologiques. Tout l'escalier était recouvert des cartes de géographie que l'on pouvait détacher pour les leçons ; j'avais mis les cartes du midi dans le bas de l'escalier, et celles du nord dans le haut. J'ai détaillé toutes ces choses dans Adèle et Théodore. Enfin, j'avais fait graver, en lettres d'or, au-dessus de la porte grillée qui nous renfermait, ces paroles d'Adisson, tirées du Spectateur anglais : "True happiness is of a retired nature and an anemy to pomp and noise. (1) »

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Notes

(1) « Le vrai bonheur est d'une nature discrète et un ennemi du faste et du bruit. »

Apprentissage de l'anglais

   Elle écrit notamment à ce sujet dans ses Mémoires : « Je suis la première institutrice de princes, en France, qui ait imaginé d'imiter l'excellente coutume, pratiquée dans les pays étrangers, d'apprendre aux enfants les langues vivantes par l'usage. Je donnai à mes jeunes princesses une femme de chambre anglaise et une autre qui savait parfaitement l'italien, de sorte qu'à cinq ans elles entendaient trois langues et parlaient parfaitement bien anglais et français. Il est vrai que pour perfectionner en elles cette habitude, j'avais imaginé de mettre une petite Anglaise, à peu près de leur âge, auprès d'elles. On m'amena d'abord une petite fille, qui était à Paris, mais je la trouvai si désagréable que je n'en voulus point. Alors, M. le duc de Chartres écrivit à Londres pour charger une personne de sa connaissance, M. Forth, de lui envoyer une jolie Anglaise de cinq ou six ans après l'avoir fait inoculer (1)... Cette enfant était en effet ravissante par sa grâce, ses manières, sa douceur et sa figure. Son visage ressemblait beaucoup, mais en beau, à la duchesse de Polignac ; elle a eu de mieux qu'elle une jolie taille, un joli front et une expression plus angélique encore. Elle s'appelait Nancy Syms ; je la nommai Pamela (2). »

Emigration au service de l'apprentissage de l'anglais 

Bath   Mme de Genlis émigre en Angleterre : « ... Nous allâmes d’abord à Londres, dans la maison que M. Le duc d’Orléans y avait achetée. Nous y passâmes une quinzaine de jours ; de là nous allâmes à Bath, où nous restâmes deux mois. Il y avait une excellente troupe de comédiens qui jouaient la tragédie et la comédie. Je louai une loge et, pour nous bien familiariser avec la langue parlée, nous allions presque tous les jours au spectacle ; nous entendîmes parfaitement presque tout de suite la tragédie ; il n’en fut pas de même de la comédie : la vitesse du débit, les façons de parler familières et proverbiales, et les fréquentes abréviations nous déroutaient continuellement. Mais nous portions toujours avec nous les pièces imprimées, où nous lisions ce que notre oreille ne nous faisait pas comprendre ; et, de cette manière, au bout de six semaines, nous entendions l’anglais comme les Anglais mêmes... »

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Notes  

 (1) Inoculation contre la variole, appelée alors petite vérole, qui laissait le visage fort grêlé. On en mourait souvent.

 (2) Pamela est un roman de Richardson, alors fort à la mode, comme tout ce qui venait d'Angleterre. 

Mme de Genlis, « gouverneur » économe

   « … J’ai conduit la maison de Bellechasse et l’éducation des princesses et des princes, leurs frères, avec une économie remarquable et qui a été citée : mon premier principe était d’y avoir l’œil, de compter tous les jours et de savoir le prix des choses, et surtout les doses de comestibles donnés chaque jour à la cuisine pour les repas. Les doses ne changent jamais ; et c’est là-dessus principalement qu’on est friponné ou qu’il y a du gaspillage quand on n’y fait pas une extrême attention. Je savais donc ce qu’il fallait donner de vermicelle ou de riz pour un potage de quatre, huit ou douze personnes, etc. : car il suffit de savoir ce qu’il en faut pour une ou deux ; j’avais fait la même combinaison pour le sucre des compotes, des crèmes, etc., pour l’huile, le beurre, le laitage, etc. Enfin, j’envoyais secrètement toutes les semaines à la halle un homme dont je connaissais la scrupuleuse et délicate probité : il s’informait du prix courant de toutes les denrées et il me rapportait ce détail par écrit. Pour se soustraire à la redoutable intimité des cuisiniers, il m’avait fait promettre le plus profond secret, que j’ai si fidèlement gardé, que jamais on ne s’est douté de notre intelligence à cet égard. Cet homme était un valet de chambre de Mademoiselle, il s’appelait Horain. J’aime à le nommer parce que je lui ai dû en très grande partie l’économie tant louée de la maison de Bellechasse, et la réputation de bonne ménagère, qu'on accorde avec tant de répugnance aux femmes qui aiment la lecture et qui cultivent la littérature et les arts... »

   Comme nous l'avons dit ailleurs, Mme de Genlis ne pèche pas par excès d'humilité...

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