« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Retour à Paris

Quel choc !

   Dans ses Mémoires, Mme de Genlis nous fait part ici de ses premières impressions sur les changements radicaux qui se sont opérés en France, notamment à Paris.

   « … Tout me paraissait nouveau ; j’étais comme une étrangère que la curiosité force à chaque pas de s’arrêter. J’avais peine à me reconnaître dans les rues, dont presque tous les noms étaient changés ; je trouvai des philosophes substitués aux saints ; j’avais été préparée à cette métamorphose en lisant l’Almanach national où j’avais vu les saints remplacés par les sans-culottides et par des oignons, des choux, du fumier, des ânes, des cochons, des lièvres, etc., etc. L’antipathie très naturelle que les chefs de la république avaient pout tout ce qui n’était pas ignoble, ou du moins vulgaire, leur avait fait supprimer les mots hôtels et palais. Ainsi je retrouvai à peine effacées les inscriptions qu’on avait écrites sur les façades de ces anciens édifices : maison ci-devant Bourbon, maison ci-devant Conti, propriété nationale, etc. Je lisais encore sur quelques murs cette phrase républicaine : La liberté, la fraternité ou la mort [Mme de Genlis écrit en note : « J’avais déjà vu avant mon départ de France, en revenant de Clermont en Auvergne, sur tous les rochers dont la montagne de Chalon (sic) à Autun est parsemé, ces terribles inscriptions : Tremblez, aristocrates. La liberté ou la mort, etc.]. Je voyais passer des fiacres que je reconnaissais pour les voitures confisquées de mes amis ; je m’arrêtais sur les quais, devant de petites boutiques dont les livres reliés portaient les armes d’une quantité de personnes de ma connaissance et, dans d’autres boutiques, j’apercevais leurs portraits étalés en vente publique. J’entrai un jour chez un petit brocanteur qui en avait au moins une vingtaine ; je les reconnus tous et mes yeux se remplirent de larmes, en pensant que les trois-quarts des infortunés nobles que ces peintures représentaient avaient été guillotinés et que les autres, dépouillés de tout et proscrits, erraient peut-être encore dans les pays étrangers ! […]

   Je vis beaucoup de parvenus qui, nés dans la classe de simples ouvriers, avaient fait les plus brillantes fortunes ; les uns se rappelaient leur premier état et leur extraction que, pour s’enorgueillir du chemin qu’ils avaient fait, comme s’il eût été merveilleux qu’un plébéien eût obtenu une excellente place dans un temps où les nobles en étaient dépouillés ou exclus ! Les autres, pleins d’orgueil et de suffisance, prenaient l’impolitesse pour de la dignité ; les mots respect, honneur, n’entraient jamais dans leurs formules, même avec les vieillards et les femmes ; et substituant à ces mots d’usage parmi les gens bien élevés les mots avantage et civilité, comptant leurs pas en reconduisant chez eux, s’inclinant à peine pour saluer, parlant toujours à haute voix, ils croyaient avoir les manières des grands seigneurs et un ton parfait... »

Impressions de Chateaubriand

   En 1800, Chateaubriand rentre d’exil. Dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, il décrit ainsi la route de Calais à Paris :

   « On eût dit que le feu avait passé dans les villages ; ils étaient misérables et à moitié démolis ; partout de la boue ou de la poussière, du fumier et des décombres. À droite et à gauche du chemin se montraient des châteaux abattus ; de leurs futaies rasées, il ne restait que quelques troncs équarris, sur lesquels jouaient des enfants. On voyait des murs d’enclos ébréchés, des églises abandonnées, dont les morts avaient été chassés, des clochers sans cloche, des cimetières sans croix, des saints sans tête et lapidés dans leur niches. Sur les murailles étaient barbouillées ces inscriptions républicaines déjà vieillies : Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort. Quelquefois on avait essayé d’effacer le mot Mort, mais les lettres noires ou rouges reparaissaient sous une couche de chaux. Cette nation, qui semblait au moment de se dissoudre, recommençait un monde, comme ces peuples sortant de la nuit de la barbarie et de la destruction du Moyen Age. »

   Après dix années d’excès révolutionnaires, le délabrement de Paris est tout aussi réel : « La place des Victoires et celle de Vendôme pleuraient les effigies absentes du grand Roi ; la communauté des Capucines était saccagée. [...] Aux Cordeliers, je demandai en vain la nef gothique où j’avais aperçu Marat et Danton dans leur primeur. Sur le quai des Théatins, l’église de ces religieux était devenue un café et une salle de danseurs de corde... »

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