« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Sentiments Ancien Régime

   « Dans les quinze dernières années qui précédèrent notre révolution, les démonstrations de l’amitié et les exagérations dans ce genre n’eurent plus de borne dans la société. On a peint avec détail cette espèce d’affectation dans Adèle et Théodore et l’on n’y pourra ici rien ajouter de plus ; mais on dira seulement que si le sentiment manquait en général de vérité, du moins il y avait de certains procédés nobles et généreux dont rien ne dispensait ; on ne voyait jamais un homme supplanter un mai ou même, sans l’avoir demandé, accepter sa dépouille, ou cesser de voir un ministre disgracié. Il y avait alors dans la société un tribunal formé par l’opinion et ce tribunal flétrissait les actions basses et ne les pardonnait jamais. On n’a jamais vu dans la bonne compagnie des hommes d’assez mauvais ton pour y afficher, comme dans des contes de M. Marmontel, les sentiments les plus dépravés...

 [Note de Mme de Genlis : « L’auteur de ces Mémoires croit avoir démontré dans le conte des Deux réputations la fausseté dangereuse et le ridicule des peintures du monde des contes de M. Marmontel. Nulle réclamation ne s’éleva contre cette critique ; et, quelques années après, M. Marmontel, faisant une nouvelle édition de ses contes, retrancha de l’ancienne préface cette phrase : Si ces contes n’ont pas le mérite de peindre fidèlement le monde, ils n’en ont aucun. »]

 ... mais sur la fin du dix-huitième siècle, l’affectation de sensibilité que chaque jour semblait accroître, devint à certains égards si ridicule que, malgré la grâce et l’élégance des personnes qui l’avaient mise à la mode, elle tomba tout à coup en discrédit ; on s’en moqua avec esprit et gaieté ; la raison se trouvait au fond d’accord avec la malice ; et, dans ce cas, le épigrammes sont véritablement redoutables ; la raison a toute son autorité, tout son poids, lorsqu’elle amuse la malignité. On vit se former dans la société un parti de l’opposition, qui, par sa gaieté, la légèreté de son ton, la finesse de ses plaisanteries, déconcertait sans cesse le sérieux de la secte sentimentale et déjouait ses plus touchantes dissertations. Tandis que les uns affichaient en tout genre les sentiments les plus exagérés, les autres affichaient une insouciance que souvent ils n’avaient pas et bientôt la vérité ne se trouva plus ni d’un côté ni de l’autre.

   À force de se moquer des fausses vertus, on finit par estimer moins les véritables parce qu’on ne les discerna plus et que l’habitude du sarcasme et de l’incrédulité s’étendit à tout indistinctement. Lorsqu’on a eu le malheur de mettre tout son amour-propre à n’être la dupe d’aucune affectation, on perd l’heureuse faculté d’admirer et on ne passe alors que trop facilement de la censure à la satire et de la médisance habituelle à la calomnie. Ainsi, dans le monde, l’esprit observateur n’est pas sans danger ; il aiguise sans doute la finesse de l’esprit ; mais il peut gâter le caractère si le cœur n’est pas essentiellement sensible et bon. On était frappé dans le monde des contrastes les plus étonnants ; on entendait les discussions les plus étranges et, dans la même société, les entretiens les plus singuliers et les plus opposés entre eux. Des femmes d’une conduite au moins imprudente dissertaient gravement sur toutes les affections de l’âme et sur les devoirs de la vie. Livrées à l’ambition, à la plus extrême dissipation, elles vantaient avec enthousiasme le charme de la retraite, de la lecture et la puissance de l’amitié ; elles peignaient l’amour sous les traits les plus romanesques et ne le concevaient que platonique. D’un autre côté et souvent dans le même salon, on ne parlait qu’avec une ironie piquante de l’amitié, de l’amour et l’on se glorifiait de ne croire qu’à la vanité. En effet, l’amour-propre seul formait presque toujours le fond de ces liaisons ; on voulait surtout qu’elles fussent brillantes ; on croyait que le langage d’une pruderie sentimentale dispensait du mystère et que d’ailleurs l’éclat des conquêtes effaçait la honte des égarements.

   Il y avait dans toutes les têtes (du moins à bien peu d’exceptions près) une fermentation d’orgueil, de prétentions, de désirs ardents d’obtenir des succès, de quelque genre qu’ils fussent qui, jointe à la confusion des idées morales, au dénuement des principes, dénouait peu à peu tous les liens de la société et desséchait l’âme en exaltant l’imagination. On ne marchait point avec effronterie vers le vice, on ne levait point avec audace le masque de la vertu ; au contraire, on parlait toujours d’elle, sinon avec le charme de la vérité, du moins avec les expressions de l’enthousiasme. On n’était pas tout à fait hypocrite ; on mettait plus de soin à s’abuser soi-même qu’à tromper les autres ; on se pervertissait en croyant raffiner, épurer tous les sentiments ; l’artifice n’était pas toujours avec la fausseté mais la déraison était partout. Au milieu de ce désordre intellectuel et moral et d’un égoïsme universel, l’amour fut dénaturé comme tous les autres sentiments. Dans la conversation, on finit par le représenter comme une passion véhémente jusqu’à la démence, jusqu’à la rage et, dans la réalité, il n’eut en général qu’un influence d’intrigues sur la dernière moitié du dix-huitième siècle. »

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