« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Amitié avec Mme Récamier

Chateaubriand et Mme Récamier

Mme Récamier (David)   Dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, Chateaubriand évoque à plusieurs reprises la belle Juliette Récamier. Amour platonique et durable. Ils finirent leur vie dans la compagnie l'un de l'autre. Madame Récamier, même si elle n'a rien écrit, est une figure littéraire importante de son temps.

   Chateaubriand rencontra Mme Récamier pour la première fois chez Mme de Staël. Voici ce qu’il en dit :

   « Avant de continuer mon récit, je dois parler d’une femme qu’on ne perdra plus de vue jusqu’à la fin de ces Mémoires. Une correspondance va s’ouvrir de Rome à Paris entre elle et moi […].

   Elle rencontra aux divers rangs de la société des personnages plus ou moins célèbres engagés sur la scène du monde ; tous lui ont rendu un culte. Sa beauté mêle son existence idéale aux faits matériels de notre histoire : lumière sereine éclairant un tableau d’orage […].

   Une lettre, publiée dans le Mercure de France après ma rentrée en France en 1800, avait frappé madame de Staël. Je n’étais pas encore rayé de la liste des émigrés ; Atala me tira de mon obscurité. Madame Bacciocchi[1], à la prière de M. de Fontanes, sollicita et obtint ma radiation dont madame de Staël s’était occupée ; j’allai la remercier. Je ne me souviens plus si ce fut Christian de Lamoignon ou l’auteur de Corinne qui me présenta à madame Récamier son amie[2] ; celle-ci demeurait alors dans sa maison de la rue du Mont-Blanc. Au sortir de mes bois et de l’obscurité de ma vie, j’étais encore tout sauvage ; j’osai à peine lever les yeux sur une femme entourée d’adorateurs.

   Environ un mois après, j’étais un matin chez madame de Staël ; elle m’avait reçu à sa toilette ; elle se laissait habiller par Mlle Olive, tandis qu’elle causait en roulant dans ses doigts une petite branche verte. Entre tout à coup madame Récamier vêtue d’une robe blanche ; elle s’assit au milieu d’un sofa de soie bleue. Madame de Staël, restée debout, continua sa conversation fort animée et parlait avec éloquence ; je répondais à peine, les yeux attachés sur madame Récamier. Je n’avais jamais inventé rien de pareil, et plus que jamais je fus découragé : mon admiration se changea en humeur contre ma personne. Madame Récamier sortit et je ne la revis plus que douze ans après. »

   Chateaubriand fait ensuite part de la correspondance entre Madame Récamier et Madame de Staël qui, dit-il, a « un charme qui tient presque de l’amour. »

   Coppet, 9 septembre (1801)

   « Vous souvenez-vous, belle Juliette, d’une personne que vous avez comblée de marques d’intérêt cet hiver, et qui se flatte de vous engager à redoubler l’hiver prochain ? Comment gouvernez-vous l’empire de la beauté ? On vous l’accorde avec plaisir, cet empire, parce que vous êtes éminemment bonne et qu’il semble naturel qu’une âme si douce ait un charmant visage pour l’exprimer. De tous vos admirateurs, vous savez que je préfère Adrien de Montmorency. J’ai reçu de ses lettres, remarquables par l’esprit et la grâce, et je crois à la solidité de ses affections, malgré le charme de ses manières. Au reste, ce mot de solidité convient à moi, qui ne prétends qu’à un rôle bien secondaire dans son cœur. Mais vous, qui êtes l’héroïne de tous les sentiments, vous êtes exposée aux grands événements dont on fait les tragédies et les romans. Le mien - Delphine - s’avance au pied des Alpes. J’espère que vous le lirez avec intérêt. Je me plais à cette occupation. Au milieu de tous ces succès, ce que vous êtes et ce que vous resterez, c’est un ange de pureté et de beauté, et vous aurez le culte de dévots comme celui des mondains […].

   Avez-vous revu l’auteur d’Atala - Chateaubriand - ? Êtes-vous toujours à Clichy ? Enfin je vous demande des détails sur vous. J’aime à savoir ce que vous faites, à me représenter les lieux que vous habitez. Tout n’est-il pas tableau dans les souvenirs que l’on garde de vous ? Je joins à cet enthousiasme si naturel pour vos rares avantages beaucoup d’attrait pour votre société. Acceptez, je vous prie, avec bienveillance tout ce que je vous offre, et promettez-moi que nous nous verrons souvent l’hiver prochain. »

   Coppet, 30 avril (sans date)

   « Savez-vous que mes amis, belle Juliette, m’ont un peu flattée de l’idée que vous viendriez ici ? Ne pourriez-vous pas me donner ce grand plaisir ? Le bonheur ne m’a pas gâtée depuis quelque temps et ce serait un retour de fortune que votre arrivée, qui me donnerait de l’espoir pour tout ce que je désire. Adrien et Matthieu - Matthieu, duc de Montmorency et Adrien, duc de Laval, étaient cousins - disent qu’ils viendront. Si vous veniez avec eux, un mois de séjour ici suffirait pour vous montrer notre éclatante nature. Mon père dit que vous devriez choisir Coppet pour domicile et que de là nous ferions nos courses. Mon père est très vif dans le désir de vous voir. Vous savez ce qu’on a dit d’Homère : « Par la voix des vieillards tu louas la beauté[3]. » Et indépendamment de cette beauté vous êtes charmante. » 

   M. Récamier fut ruiné en février 1806 et la faillite fut prononcée en novembre de la même année. Qu’à cela ne tienne ! Ses amis la soutiennent, notamment Madame de Staël qui lui écrit ceci de Genève le 17 novembre :

   « … Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à l’agrément de la vie ; mais s’il était possible d’être plus aimée, plus intéressante que vous ne l’étiez, c’est-ce qui vous serait arrivé. Je vais écrire à M. Récamier que je plains et que je respecte. Mais, dites-moi, serait-ce un rêve que de vous voir ici cet hiver ? Si vous vouliez trois mois passés ici, dans un cercle étroit où vous seriez passionnément soignée ; mais à Paris aussi vous inspirez ce sentiment. Enfin, au moins à Lyon où jusqu’à mes quarante lieues[4], j’irai pour vous voir, pour vous embrasser, pour vous dire que je me suis sentie pour vous plus de tendresse que pour aucune femme que j’aie jamais connue. Je ne sais rien vous dire comme consolation, si ce n’est que vous serez aimée et considérée plus que jamais, et que les admirables traits de votre générosité et de votre bienfaisance seront connus malgré vous par ce malheur, comme ils ne l’auraient jamais été sans lui. Certainement, en comparant votre situation, à ce qu’elle était, vous avez perdu ; mais s’il était possible d’envier ce que j’aime, je donnerais bine tout ce que je suis pour être vous. Beauté sans égale en Europe, réputation sans tache, caractère fier et généreux, quelle fortune de bonheur encore dans cette triste vie où l’on marche si dépouillé ! Chère Juliette, que notre amitié se resserre ; que ce ne soit plus simplement des services généreux qui sont tous venus de vous, mais une correspondance suivie, une besoin réciproque de se confier ses pensées, une vie ensemble. Chère Juliette, c’est vous qui me ferez revenir à Paris, car vous serez toujours une personne toute-puissante et nous nous verrons tous les jours ; et comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux et mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait, c’est nous qui en avons joui ; votre fortune a été la nôtre et je me sens ruinée parce que vous n’êtes plus riche. Croyez-moi, il reste du bonheur quand on s’est fait aimer ainsi.

   Benjamin[5] veut vous écrire ; il est bien ému. Matthieu de Montmorency m’écrit sur vous une lettre bien touchante. Chère amie, que votre cœur soit calme au milieu de tant de douleurs. Hélas ! Ni la mort ni l’indifférence de vos amis ne vous menacent t voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange, adieu ! J’embrasse avec respect votre visage charmant… »

   Chateaubriand continue ainsi :

   « Un intérêt nouveau se répandit sur madame Récamier : elle quitta la société sans se plaindre et sembla faite pour la solitude comme pour le monde. Ses amis lui restèrent, "et cette fois, a dit M. Ballanche, la fortune se retira seule. " [...]

   Madame de Staël attira son amie à Coppet. Le prince Auguste de Prusse[6], fait prisonnier à la bataille d’Eylau, se rendant en Italie, passa par Genève. Croyant que madame Récamier pourrait consentir au divorce, il lui proposa de l’épouser. Il reste un monument de cette passion dans le tableau de Corinne [7]que le prince obtint de Gérard : il en fit présent à madame Récamier comme un immortel souvenir du sentiment qu’elle lui avait inspiré, et de l’intime amitié qui unissait Corinne et Juliette.

   L’été se passa en fêtes : le monde était bouleversé ; mais il arrive que le retentissement des catastrophes publiques, en se mêlant aux joies de la jeunesse, en redouble le charme ; on se livre d’autant plus vivement aux plaisirs qu’on se sent près de les perdre.

   Madame de Staël dans la force de la vie aimait madame Récamier ; madame de Genlis dans sa décrépitude retrouvait pour elle les accents de sa jeunesse ; l’auteur de Mademoiselle de Clermont [8] plaçait la scène de son roman à Coppet, chez l’auteur de Corinne, rivale qu’elle détestait ; c’était une merveille. Une autre merveille est de me voir écrire ces détails. Je parcours des lettres qui me rappellent des temps où je vivais solitaire et inconnu. Il fut du bonheur sans moi, aux rivages de Coppet, que je n’ai pas vus depuis sans quelque mouvement d’envie. Les choses qui e sont échappées sur la terre, qui m’ont fui, que je regrette, me tueraient si je ne touchais à ma tombe, mais, si près de l’oubli éternel, vérités et songes sont également vains ; au bout de la vie tout est jour perdu. »

   Madame de Staël partit une seconde fois pour l’Allemagne. Ici recommence une série de lettres à madame Récamier peut-être encore plus charmantes que les premières.

   Il n’y a rien dans les ouvrages imprimés de madame de Staël qui approche de ce naturel, de cette éloquence, où l’imagination prête son expression aux sentiments. La vertu de l’amitié de madame Récamier devait être grande, puisqu’elle sut faire produire à une femme de génie ce qu’il y avait de caché et de non révélé encore dans son talent. On devine au surplus dans l’accent triste de madame de Staël un déplaisir secret, dont la beauté devait être naturellement la confidente, elle qui ne pouvait jamais recevoir de pareilles blessures. »  

   Voici ce que Benjamin Constant, cité par Chateaubriand, écrit sur Juliette Récamier et Mme de Staël :

   « Madame Récamier contracta, avec une femme bien autrement illustre que M. de Laharpe n’était célèbre, une amitié qui devint chaque jour plus intime et qui dure encore.

   M. Necker ayant été rayé de la liste des émigrés, chargea madame de Staël, sa fille, de vendre une maison qu’il avait à Paris. Madame Récamier l’acheta, et ce fut une occasion pour elle de voir madame de Staël.

   La vue de cette femme célèbre la remplit d’abord d’une excessive timidité. La figure de madame de Staël a été fort discutée. Mais un superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de bienveillance, l’absence de toute affectation minutieuse et de toute réserve gênante ; des mots flatteurs, des louanges un peu directes mais qui semblent échapper à l’enthousiasme, une variété inépuisable de conversation, étonnent, attirent et lui concilient presque tous ceux qui l’approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde et qui fasse moins peser cette conviction sur les autres.

   Rien n’était plus attachant que les entretiens de madame de Staël et de madame Récamier. La rapidité de l’une à exprimer mille pensées neuves, la rapidité de la seconde à les saisir et à les juger ; cet esprit mâle et fort qui dévoilait tout et cet esprit délicat et fin qui comprenait tout ; ces révélations d’un génie exercé communiquées à une jeune intelligence digne de les recevoir : tout cela formait une réunion qu’il est impossible de peindre sans avoir eu le bonheur d’en être témoin soi-même.

   L’amitié de madame Récamier pour madame de Staël se fortifia d’un sentiment qu’elles éprouvaient toutes deux, l’amour filial. Madame Récamier était tendrement attachée à sa mère, femme d’un rare mérite, dont la santé donnait déjà des craintes, et que sa fille ne cessa de regretter depuis elle l’a perdue. Madame de Staël avait voué à son père un culte que la mort n’a fait que rendre plus exalté. Toujours entraînante dans sa manière de s’exprimer, elle le devient encore surtout quand elle parle de lui. Sa voix émue, ses yeux prêts à se mouiller de larmes, la sincérité de son enthousiasme touchaient l’âme de ceux-mêmes qui ne partageaient pas son opinion sur cet homme célèbre. On a fréquemment jeté du ridicule sur les éloges qu’elle lui a donnés dans ses écrits ; mais quand on l’a entendue sur ce sujet, il est impossible d’en faire un objet de moquerie parce que rien de ce qui est vrai n’est ridicule. »

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Notes

[1] Elisa Bonaparte.

[2] La première rencontre de Juliette Récamier et de Chateaubriand semble pouvoir être datée de mai 1801. 

[3] L’Iliade.

[4] Distance déterminée par Napoléon pour son bannissement. 

[5] Benjamin Constant, amant de Mme de Staël

[6] Auguste de Prusse (1770-1833) était un neveu de Frédéric II. Il avait été libéré après la paix de Tilsitt (1807).

[7] Le prince Auguste de Prusse y figure à côté de Corinne représentée par madame de Staël. Ce tableau était à l’Abbaye aux Bois dans le salon de Mme Récamier.

[8] La comtesse de Genlis (1746-1830) avait élevé les enfants du duc d’Orléans (Philippe-Egalité) ; elle écrivit d’innombrables romans.

Qu'en dit Sainte-Beuve ?

Chambre de Mme Récamier à l'Abbaye-au-bois   La première lecture des Mémoires de Chateaubriand a lieu dans le salon de Mme Récamier, en février 1834. Sainte-Beuve en rend compte de la manière suivante, d’abord dans la Revue des Deux-Mondes du 15 avril 1834, puis dans son article consacré à Chateaubriand qui figure dans Portraits contemporains et dans Causeries du lundi.

   « ... C’était, comme on le sait, dans un salon réservé, à l’ombre d’une de ces hautes renommées de beauté auxquelles nul n’est insensible, puissance indéfinissable que le temps lui-même consacre et dont il fait une muse. La bonté ingénieuse surtout, si une fois elle a été unie à la beauté souveraine, et n’a composé avec elle qu’un même parfum, est une grâce qui devient enchanteresse à son tour et qui ne périt pas. Dans ce salon, qu’il faudrait peindre, où tout dispose à ce qu’on y attend, dont la porte reste entrouverte sur le monde qui y pénètre encore, dont les fenêtres donnent sur le jardin clos et sur les espaliers en fleur d’une abbaye [l’Abbaye-au-Bois, couvent situé alors rue de Sèvres et démoli au début du 20e siècle pour le percement du boulevard Raspail], on a donc lu les Mémoires du vivant le plus illustre, lui présent. Mémoires qui ne paraîtront au jour que lui disparu. Silence et bruit lointain, gloire en plein régnante et perspective d’un mausolée, confins du siècle orageux et d’une retraite ensevelie, le lieu de la scène était bien trouvé. Dans ce salon étroit, et qui était assez peu et assez noblement rempli pour qu’on se sentît fier d’être au cercle des préférés, il était impossible, durant les intervalles de la lecture, ou même en l’écoutant, de ne pas s’égarer aux souvenirs. Ce grand tableau (1) qui occupe et éclaire toute la paroi du fond, c’est Corinne au cap Misène [tableau représentant Mme de Staël, amie de Mme Récamier, peint par Gérard en 1819] : ainsi le souvenir d’une amitié glorieuse remplit, illumine toute une vie. En face, cette branche toujours verte de fraxinelle ou de chêne qui, au milieu des vases grecs et des brillantes délicatesses, sur le marbre de la cheminée, tenait lieu de l’heure qui fuit, n’était-ce pas comme une palme de Béatrix rapportée par l’auteur d’Orphée [Ballanche, Orphée, 1829 : Mme Récamier est le modèle du personnage de Béatrix], comme un symbole de ce je ne sais quoi d’immortel qui trompe les ans ? De côté, sur ces tablettes odorantes, voilà les livres choisis, les maîtres essentiels du goût et de l’âme, et quelques exemplaires somptueux où se retrouvent encore tous les noms de l’amitié, les trois ou quatre grands noms de cet âge. Oh ! que les admirables confidences étaient les bienvenues dans ce cadre orné et simple où elles s’essayaient ! Comme l’arrangement léger de cet art, dont il faut mêler le secret à toute idéale jouissance, n’ôtait rien à l’effet sincère et complétait l’harmonie des sentiments ! Le grand poète ne lisait pas lui-même... »

   Plus tard, Sainte-Beuve se permet quelques jugements plus critiques sur le grand homme : « ... Mme Récamier nous demandait d’être gracieux, et, en vous le demandant, elle vous prêtait de sa grâce. Mais aujourd’hui, après seize années révolues, lorsque nous relisons l’ouvrage imprimé dans toute sa suite, en nous dégageant de tout souvenir complaisant et en nous interrogeant en toute liberté, que pensons-nous ?... »

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Notes

(1) On aperçoit ce tableau à droite sur l'illustration.

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