Corinne

Stendhal critique d’art : Corinne au Cap Misène

   Corinne au Cap Mysène (Gérard)

   Au Salon de 1824, le peintre Gérard expose un portrait de Corinne, personnage de Mme de Staël[1], titré Corinne au cap Misène.

   Qu’en dit Stendhal, critique d’art[2], dans le Salon de 1824 ? 

   « C’est un grand avantage pour un peintre que d’avoir à traiter un sujet neuf, et cependant, généralement connu. Toute l’Europe lit et admire la Corinne de Mme de Staël, et c’est précisément avant que les imaginations eussent perdu le souvenir de ce beau passage du roman, Corinne improvisant au cap de Misène en présence de lord Oswald son amant[3], que Gérard s’en est emparé. Aussi le succès de son premier tableau de Corinne[4] a-t-il rivalisé avec celui du roman. Les littérateurs de toutes les nations se sont empressés de rendre hommage au premier peintre du roi de France. En Allemagne, M. Schlegel, que nos voisins considèrent à juste titre comme leur critique le plus savant, comme l’écrivain qui sait le mieux apprécier le beau dans tous les genres, M. Schlegel, l’ami de Mme de Staël, et qui à ce titre avait des droits à traiter avec une justice sévère la traduction en peinture d’une des plus belles pages de son amie ; M. Schlegel a consacré à la première Corinne de M. Gérard un article qui est un hymne.

   M. Gérard vient de reproduire dans de moindres dimensions ce premier tableau trop célèbre pour que j’aie besoin de le décrire. L’imagination des lecteurs me reprochera de retracer faiblement un des souvenirs les plus brillants qu’ait laissé le Salon de 1822. En faisant une réplique de son tableau, M. Gérard a cru devoir jouter quelques personnages accessoires ; c’est une idée fort heureuse. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que le tableau de l’exposition actuelle supérieur à l’original.

   Corinne me semble plus inspirée ; ce beau corps, si habilement dessiné sous des draperies harmonieuses, rappelle les proportions des plus belles statues grecques. On sent qu’une grande force anime cette poitrine vaste où l’air semble jouer avec tant de liberté, et cependant l’enthousiasme qui anime les traits de cette tête si noble est tout idéal et n’a rien de matériel, si j’ose m’exprimer ainsi. Ce n’est pas le délire qui devait animer Sapho, chantant des vers en présence de Phaon, son amant. Je vois dans les yeux de Corinne le reflet des passions tendres telles qu’elles se sont révélées aux peuples modernes ; je sens quelque chose qui tient à l’enthousiasme sombre de Werther ; j’entrevois en un mot que cette femme inspirée marche à la mort par un chemin de fleurs. [...]        

   Ce qui est tout à fait caractéristique de la belle Italie et parfaitement d’accord avec la peinture un peu exagérée que nous en a donnée Mme de Staël, c’est que le seul homme qui soit franchement sensible au talent de Corinne, le seul dont l’enthousiasme n’est troublé par aucun souvenir étranger au bonheur qu’il éprouve, c’est un misérable qui n’attend que du hasard le pain de chaque jour. Aussi est-ce sur ce personnage si abject en apparence, mais admirablement rendu par les savants pinceaux de l’auteur, que l’œil du spectateur, après avoir parcouru rapidement tous les amis de Corinne, revient avec une sorte de sympathie, tant il est que la passion sincère put tout ennoblir. Le spectateur admire à loisir cette belle tête de Corinne, le chef-d’œuvre d’un grand peintre : il se pénètre de la flamme qui jaillit de ses yeux si touchants, et quand son cœur trop ému a besoin de repos, il revient contempler l’admiration naïve du lazzarone [voleur] napolitain. C’est que, de tous les personnages, c’est ce pauvre pêcheur qui, en dépit de la position sociale, où le hasard l’a jeté, est plus en rapport avec notre sentiment intérieur. Quelle variété dans toutes les parties du tableau ! Que feu dans le geste de Corinne ! Comme cette figure se détache admirablement sur ce ciel de Naples, représenté au moment d’un orage, peut-être à l‘instant d’une éruption, car la fumée du Vésuve commence à menacer Portici, Torre del Greco et les habitations voisines. Je le répète, cette réplique me semble supérieure à l’original. Il y a peut-être plus de feu ; l’âme de Corinne y est tout entière. C’est le dernier effort du talent d’un peintre consommé dans son art. »  

Chambre de Mme Récamier à l'Abbaye-au-Bois

   La première lecture des Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand a lieu dans le salon de Mme Récamier, en février 1834. Sainte-Beuve en rend compte, d’abord dans la Revue des Deux-Mondes du 15 avril 1834, puis dans son article consacré à Chateaubriand qui figure dans Portraits contemporains et dans Causeries du lundi. Il décrit le salon de Mme Récamier : « ... Ce grand tableau qui occupe et éclaire toute la paroi du fond, c’est Corinne au cap Misène [Mme de Staël fut une grande amie de Mme Récamier] : ainsi le souvenir d’une amitié glorieuse remplit, illumine toute une vie.... » On distingue le tableau à droite sur l'illustration ci-dessus.   


 

 

[1] Corinne (1807).

[2] Cf. Histoire de la Peinture en Italie, Rome, Naples et Florence, Promenades dans Rome, Mémoires d'un touriste.

[3] Corinne, livre XIII, chapitre 4.

[4] La première version du tableau est de 1819 (Lyon, Musée des Beaux-Arts). Stendhal commente ici la seconde version, Répétition avec divers changements du tableau de Corinne (1822, collection particulière).

Féminisme et cosmopolitisme dans Corinne (1807)

Résumé de l'ouvrage

   Un jeune Ecossais, Oswald, lord Nelvil, voyage en Italie. Froid, relativement simple, fier, indifférent à tout et profondément mélancolique, il se lie avec un jeune émigré français, le comte d'Erfeuil, tout son contraire : gai, insouciant, content de lui et très infatué de sa qualité de Français.

   Le lendemain de leur arrivée à Rome, ils assistent à un événement solennel : Corinne, mystérieuse poétesse italienne, est couronnée au Capitole pour sa beauté et son génie. Lord Nelvil s'éprend d'elle, Corinne répond en silence à cet amour. Elle lui propose de lui montrer les beautés de l'Italie, sa campagne, ses monuments, l'art et la littérature. Oswald est ébloui. Mais la supériorité intellectuelle de Corinne et ses sentiments passionnés l'intimident. D'autant que l'indépendance de Corinne choque son puritanisme et que le mystère de son passé l'inquiète.

   Elle lui révèle alors qu'elle est Anglaise, fille de lord Edgemond et de sa première femme, une Italienne. Fut même un temps où lord Edgemond et son vieil ami lord Nelvil (le père d'Oswald) faisaient le projet d'unir leurs enfants. Mais la vivacité de Corinne avait effrayé lord Nelvil qui était mort en souhaitant qu'Oswald épousât Lucile Edgemond, née d'un second mariage de son ami.

   Oswald se souvient en effet de ce souhait importun. Il décide de retourner en Angleterre pour mettre fin à cette situation trouble et préparer l'opinion à son mariage avec Corinne.

   Mais une fois de retour, il est repris par l'influence de la société anglaise, épouse Lucile qui promet d'être une mère de famille parfaite, selon la tradition.

   Corinne s'abstient de troubler le bonheur de sa sœur et meurt de chagrin.

« Féminisme »

   Ce roman présente pour la première fois les revendications « féministes ». Corinne a quitté l'Angleterre pour fuir une société médiocre attachée aux convenances qui la condamnait et la rejetait. En Italie, elle a refusé de se soumettre aux bienséances et conventions sociales, vivant librement sans cacher son amour pour Oswald, suivant sa nature passionnée, chantant les beautés du monde dans ses poèmes. « Il fallait juger Corinne en poète, en artiste, pour lui pardonner le sacrifice de son rang, de sa famille, de son nom, à l'enthousiasme du talent et des beaux-arts. Mais Lord Nelvil croyait que les relations de la vie sociale devaient l'emporter sur tout, et que la première destination des femmes, et même des hommes, n'était pas l'exercice des facultés intellectuelles, mais l'accomplissement des devoirs particuliers de chacun. » (Livre XIII, chapitre III). Corinne est victime à la fois de sa supériorité et de son amour de la liberté.

Cosmopolitisme

   Corinne est en même temps le premier roman international qui ait paru en France. Mme de Staël est foncièrement cosmopolite. Le 18e siècle français l'est également, du moins en théorie mais en fait, il ne sort pas de lui-même et son cosmopolitisme déguise la prétention de réduire toute l'humanité à sa ressemblance (cf. essai de Rivarol sur L'Universalité de la langue française). Mme de Staël est d'origine suisse et, comme telle, apte à comprendre simultanément la France l'Italie et l'Allemagne. Dans cet ouvrage, elle dépeint en toute impartialité les différents types nationaux dont on avait jusque-là dessiné seulement des caricatures : l'Anglais, l'Italien et le Français.

   On peut donc insister sur l'un des grands services qu’elle rend aux Français de son temps : élargir leur horizon intellectuel en les renseignant sur l’étranger, non seulement l’Allemagne (De l'Allemagne), mais aussi l’Italie, où elle fait deux séjours, en 1804-1805 et en 1812-1813.

   Avant elle, peu d’écrits importants ont fait connaître en France l’Italie : le Journal du voyage de Michel de Montaigne en Italie par la Suisse et l’Allemagne en 1580 et 1581 (publié seulement en 1774), les Lettres familières Italie en 1739 et 1749, par le président des Brosses (réunies en volume en 1836 et 1848) et les Lettres sur l’Italie en 1785 de Dupaty (parues en 1788 et 1824).

   Chateaubriand visite bien l’Italie un peu avant elle (il va en Rome en 1803-1804 comme premier secrétaire d’ambassade) mais il ne publie son Voyage en Italie qu’en 1826 (à part quelques fragments parus plus tôt, en particulier la Lettre à M. de Fontanes). Dans Les Martyrs (1809), quelques pages seulement contiennent des descriptions de l’Italie. Stendhal fait aussi à partir de 1802 plusieurs séjours en Italie mais ses Promenades dans Rome ne paraissent qu’en 1829.

   Dans Corinne, Mme de Staël mêle les aventures de son héroïne aux descriptions de ce pays : son amour pour Oswald se double des émotions artistiques ressenties devant paysages et monuments. Le livre IV est consacré à Rome, le livre V aux tombeaux, églises et palais, le livre VI aux mœurs et caractère des Italiens, le livre VII à la littérature italienne, le livre VIII aux statues et tableaux et le livre IX aux fêtes populaires et à la musique.

En guise de conclusion

   On le sait, Stendhal ne se fait aucune illusion sur ses contemporains. Lorsqu'il publie De l'Amour, il prépare une Préface pour l'édition de 1826 (première édition en 1822) :

   « Cet ouvrage n'a eu aucun succès ; on l'a trouvé inintelligible, non sans raison. Aussi dans cette nouvelle édition [...] l'auteur a fait une préface, une introduction, tout cela pour être clair ; et malgré tant de soins, sur cent lecteurs qui ont lu Corinne [de Mme de Staël], il n'y en a pas quatre qui comprendront ce livre-ci. »

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Date de dernière mise à jour : 15/09/2019

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