« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

De l'Allemagne

De l'Allemagne - Principes du romantisme

De l'Allemagne (Mme de Staël)   Dans son ouvrage De l'Allemagne, paru en 1810 (1), Mme de Staël remarque d'abord qu'il est nécessaire « pour remédier à la stérilité dont notre littérature est menacée » de lui infuser « une sève plus vigoureuse ». Et elle conseille l'étude des écrivains allemands, « ces hommes les plus instruits et le plus méditatifs de toute l'Europe. »

Résumé

* Première partie - De l'Allemagne et des mœurs des allemands

   Elle définit l'Allemand de ce temps-là comme sentimental, loyal, fidèle, sans énergie, sans patriotisme, impropre à l'action, tourné uniquement vers le rêve [Cette définition, exacte à cette date, a été répétée par tous les romantiques et est devenue un poncif qui a masqué jusqu'en 1870 aux Français la prussianisation progressive de l'Allemagne.] Elle insiste sur un caractère de premier ordre pour la littérature : en France la vie de société absorbe l'homme ; l'Allemand au contraire n'est pas homme du monde, il pense plus qu'il ne parle et préserve ainsi son originalité. À mœurs différentes, littératures dissemblables.

* Deuxième partie - La Littérature et Les Arts

   Traits essentiels : le dédain de toute règle, l'expansion de l'individu, un certain goût pour la profondeur. C'est dans cette partie que Mme de Staël, reprenant son idée (exposée dans De la Littérature) sur l'opposition du Nord et du Midi, la caractérise par cette phrase qui a fait fortune : « Le Nord est romantique, le Midi classique. » Et la poésie romantique n'est pas importée comme l'autre : elle met en oeuvre les émotions personnelles et les traditions nationales.

   Elle étudie notamment Wieland, Klopstock, Lessing, Winckelmann, Herder, Goethe et Schiller.

* Troisième partie - La Philosophie et La Morale

   À la philosophie matérialiste du 18e siècle, elle oppose la philosophie allemande, qui tire la loi morale de notre âme même. Focus sur Kant.

* Quatrième partie - La Religion et L'Enthousiasme

   Nécessité de posséder le sens religieux et l'enthousiasme pour pénétrer l'essence des choses.

* Conclusion

   Dans cet ouvrage, elle condamne donc la littérature telle que l'influence des salons l'a faite en France, élégante mais vide. Elle exalte l'émotion, le sens de l'individu, les tempéraments originaux et passionnés. Elle retrouve en quelque sorte les sources de la poésie et montre la fécondité d'une littérature qui puiserait son inspiration dans les sentiments, se développerait par l'enthousiasme et retracerait notre religion et notre histoire. Elle esquisse même à grands traits les conditions du drame nouveau : le lyrisme devra s'y mêler au dramatique : « Le but de l'art n'est pas uniquement de nous apprendre si le héros est tué ou s'il se marie. »

    C'est ainsi que les théories essentielles du romantisme sont déjà formulées dans ce livre.   

   Il manque à ce résumé les mille et une anecdotes qui font le charme du personnage... et de l'ouvrage, devenu la « bible des romantiques français ».  Voici donc quelques détails.

Pourquoi l'Allemagne ?

   Fille du financier suisse Necker, elle appartient à un milieu littéraire français entraîné par un courant germanophile et se tourne naturellement vers l'Allemagne, surtout après son exil à Coppet par Napoléon. Ce pays est alors pratiquement ignoré de la France et elle s'attache à faire connaître sa littérature la plus récente, à donner une vision d'ensemble du point de vue politique, à parler de personnages célèbres comme Goethe ou la reine de Prusse et à décrire les centres culturels que sont alors Weimar et Berlin. C'est l'un des premiers ouvrages qui tente de faire connaître l'ensemble d'un pays à un autre. On ne peut lui comparer que les Lettres philosophiques (1734) où Voltaire contribue à répandre dans le grand public des idées essentielles sur la liberté et la tolérance en Grande-Bretagne, ainsi que quelques notions de littérature anglaise.  

Révélation de trésors intellectuels inédits

   Un exemple ? La ballade Les Pêcheurs de Goethe dont elle écrit : « Le fond de cette romance est peu de chose ; mais ce qui est ravissant, c'est l'art de faire sentir le pouvoir mystérieux que peuvent exercer les phénomènes de la nature [...]. Goethe exprime admirablement le plaisir toujours croissant qu'on trouve à considérer les ondes pures d'un fleuve : le balancement du rythme et de l'harmonie imite celui des flots et produit sur l'imagination un effet analogue. »

Son dessein n'est pas désintéressé

   Elle choisit en effet, contre une France tyrannisée par Napoléon, un voisin plus heureux et plus respectueux de la dignité humaine. On peut ainsi lui reprocher trop de subjectivité, des erreurs de jugement, une certaine naïveté et un manque d'esprit critique dans la mesure où elle juge du caractère des Allemands, notamment de ses consœurs, toujours par rapport à la France.

Les femmes en Allemagne

   Elle juge Bettina Brentano « bizarre ». Elle se fabrique en effet une image de la femme allemande réalisant à ses yeux la synthèse qui devrait être aussi celle de la femme française face à l'usurpateur Napoléon : héroïsme dans le combat pour la patrie certes, mais féminité, conciliation de l'engagement politique et des vertus domestiques. Elle applaudit la création des associations de femmes patriotiques en 1813, admire le dévouement de Rahel Levin-Varnhagen (qui, quelques années plus tôt, voua un culte à Mirabeau le tribun) se rendant au chevet des blessés à Prague en 1814 au péril de sa vie. Mais Rahel ne l'invite pas pour autant dans sa « mansarde » berlinoise, gardant ses distances envers une femme au comportement surprenant en société, lui reprochant son goût du paraître : Mme de Staël se vexe.

   Elle s'étonne de la rapidité avec laquelle on divorce dans les pays protestants où, dès 1794, on adopte le mariage civil et la liberté du divorce dans le Code général prussien. Et, de fait, la Prusse jouit de la législation la plus libérale de l'Europe en 1800 : égalité des sexes, respect de la volonté individuelle. Le divorce sera aboli entre 1816 et 1875, puis rétabli avec certaines restrictions.    

Tableau de mœurs et opinions personnelles

   Certes, nous dit-elle, Weimar possède « un grand château » mais Berlin n'est qu'une « ville de briques au milieu des sables du Brandebourg » où l'on se sent mieux toutefois que dans une « Allemagne méridionale, tempérée sous tous les rapports. » Elle s'ennuie dans ces petites villes allemandes qui oscillent entre dix mille et trente mille habitants et parle du « temps qui y tombe goutte à goutte. » Après son séjour à Berlin de 1804, elle note dans sa Correspondance générale que « le triomphe de l'Allemagne, c'est une université et non un salon à la française. Les deux sociétés, celle des savants et de la Cour, sont complètement séparées, et il en résulte que les savants ne savent pas causer et les hommes du monde pas du tout penser. »

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Notes

(1) Selon les sources, l'ouvrage ets paru en 1810, 1813 ou 1814. Voir explication infra.  

Regards critiques sur De l'Allemagne

   Mme de Staël n’est pas la première en France à découvrir l’Allemagne. Au 18e siècle , des relations ont commencé à s’établir entre les deux pays : Voltaire (et d’autres hommes de lettres et savants français) séjourne à Sans-Souci (le château de Frédéric II à Potsdam), Grimm à Paris (cf. sa Correspondance littéraire) et les salons parisiens sont bien connus. Plusieurs œuvres sont traduites en français : La Messiade de Klopstock est traduite en 1769, les Fables de Lessing en 1764 et 1770, l’Oberon de Wieland en 1784, le Werther de Goethe en 1776 et 1777.

   Après la Révolution, on entreprend à Paris des publications pour rapprocher l’Allemagne et la France littéraires : de 1804 à 1807 Les Archives littéraires de l’Europe, en 1805 la Bibliothèque germanique, en 1808 les Mélanges de littérature étrangère. En 1809 Benjamin Constant (l’amant de Mme de Staël) donne sa traduction de la tragédie de Wallenstein avec Quelques réflexions sur la pièce de Schiller et le théâtre allemand.

   La publication de l’ouvrage De L’Allemagne a une histoire accidentée : supprimé par la police napoléonienne en 1810, il n’est connu du public que par l’édition parue en Angleterre en 1813 et par celle parue en France en 1814.

   Approchons donc l'ouvrage avec une circonspection raisonnée.

1/ Mme de Staël ne visite l’Allemagne que superficiellement

   Son premier voyage (1803-1804) à Francfort, Weimar et Berlin où elle s’attache Guillaume Schlegel dure cinq mois, le second voyage (1807-1808) à Munich, Vienne, Weimar et Francfort dure six mois. Onze mois, c’est bien peu pour connaître un pays aussi varié que l’Allemagne particulariste de ce temps-là et qui traverse alors une époque singulièrement indécise et trouble de son histoire.

   De plus, elle voyage en véritable souveraine, partout escortée et ne voyant que ce qu’on veut bien lui laisser voir, le plus souvent dans les milieux artificiels des salons.

   Pour se renseigner, elle emploie des moyens un peu trop expéditifs et sommaires. Heine, qui juge sévèrement son livre, la compare à Napoléon passant ses troupes en revue : « Comme celui-ci abordait les gens avec ces questions brèves et soudaines Quel âge avez-vous ? Combien d’années de service ?, de même Mme de Staël demandait brusquement à nos savants : Quel âge avez-vous ? Êtes-vous kantien ou fichtéen ? Qu’est-ce que vous pensez des monades de Leibniz ? – et autres choses pareilles, sans même attendre les réponses, tandis que son fidèle mameluck, Guillaume Schlegel, inscrivait les noms sur ses tablettes, dans la liste des élus qui seraient décorés de quelque citation louangeuse, pur ainsi dire d’une croix d’honneur littéraire, dans le livre De l’Allemagne. » Lorsque, dans un dîner, son voisin lui fait remarquer qu’elle ne comprendrait jamais Goethe, elle réplique : « Je comprends tout ce qui mérite d’être compris ; ce que je ne comprends pas n’existe pas. »

   Enfin, son ignorance de la langue allemande – qu’elle ne connaît que par bribes - ne lui facilite pas son enquête.

2/ Son état d’esprit est loin d’être impartial

   Furieuse contre Napoléon qui vient de l’exiler, elle encense outre mesure le pays qui l’accueille et lui fait fête, du moins au début. Elle le dit elle-même dans Dix années d’exil : « J’avais le désir de me relever, par la bonne réception qu’on me promettait en Allemagne, de l’outrage que me faisait le premier consul, et je voulais opposer l’accueil bienveillant des anciennes dynasties à l’impertinence de celle qui se préparait à subjuguer la France. »

   Son apologie de l’Allemagne sera en quelque sorte une satire détournée de la France napoléonienne. Aussi Heine a-t-il pu comparer cet ouvrage à La Germanie de Tacite où l’historien latin loue outrageusement la pureté des mœurs germaniques afin de mieux blâmer indirectement la corruption des mœurs romaines. Si Mme de Staël vante si instamment le prétendu idéalisme allemand, c’est pour faire honte à la France du Consulat et de l’Empire, tombée dans le matérialisme et vouée au culte de la force brute. Elle écrit notamment : « Les Allemands ont en général de la sincérité et de la fidélité ; ils ne manquent presque jamais à leur parole et la tromperie leur est étrangère. » Voilà de quoi déconcerter !

3/ L’Allemagne qu’elle décrit n’est pas encore l’Allemagne fortement disciplinée par le militarisme prussien

   D’où cette affirmation : « L’Allemagne était une fédération aristocratique ; cet empire n’avait point un centre commun de lumière et d’esprit public ; il ne formait pas une nation compacte et le lien manquait au faisceau. Cette division de l’Allemagne, funeste à sa force politique, était cependant très favorable aux essais de tout genre que pouvaient tenter le génie et l’imagination. Il y avait une sorte d’anarchie douce et paisible, en fait d’opinions littéraires et métaphysiques, qui permettait à chaque homme le développement entier de sa manière de voir individuelle. »

   Heine, encore lui, lui reproche d’avoir représenté l’Allemagne comme « un nébuleux pays d’esprits où des hommes sans corps et toute vertu se promènent sur des champs de neige, ne s’entretenant que de morale et de métaphysique. »

   Certes, en familiarisant les écrivains français avec les œuvres de la littérature allemande, elle contribue à préparer la révolution romantique, mais en répandant la légende d’une Allemagne inoffensive et loyale, elle contribue à entretenir une bien dangereuse illusion jusqu’au réveil brutal de 1870. Du reste, Goethe, toujours visionnaire, écrit dans une lettre à Mme de Grotthus le 17 février 1814 : « La police française, assez intelligente pour comprendre qu'une oeuvre comme celle-ci devait augmenter la confiance des Allemands en eux-mêmes, l'a fait prudemment mettre au pilon. »

Anecdote sur le premier voyage en Allemagne (1803-1804)

Château de Weimar   Lors de ce premier voyage qui ne dure que cinq mois, Mme de Staël est accompagnée de ses enfants (1).

   « À Francfort, ma fille, alors âgée de cinq ans, tomba dangereusement malade. Je ne connaissais personne dans la ville ; la langue m’était étrangère, le médecin même auquel je confiais mon enfant parlait à peine français […]. J’arrivai à Weimar (2), où je repris courage, en voyant, à travers les difficultés de la langue, d’immenses richesses intellectuelles hors de France. J’appris à lire l’allemand ; j’écoutai Goethe et Wieland, qui heureusement pour moi parlaient très bien français. Je compris l’âme et le génie de Schiller, malgré sa difficulté à s’exprimer dans une langue étrangère. La société du duc et de la duchesse de Weimar me plaisait extrêmement, et je passai là trois mois, pendant lesquels l’étude de la littérature allemande donnait à mon esprit tout le mouvement dont il a besoin pour ne pas se dévorer soi-même. » (Dix années d’exil)

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Notes :

(1) De son premier mariage avec M. de Staël, elle a un enfant en 1787 qui meurt en bas âge, en 1790 un fils, Auguste, en 1792 un fils, Albert (tué en Russie lors d’un duel en 1813), une fille, Albertine, qui épousera en 1816 en Italie le duc Victor de Broglie. De son second mariage, elle aura un fils.

(2) Weimar, capitale du grand-duché de Saxe-Weimar et devenue sous le règne de Charles-Auguste de Saxe (fin du 18e siècle et début du 19e siècle) le principal foyer de la vie intellectuelle allemande et mérite son surnom d’ « d’Athènes de la Spree. » Mme de Staël y rencontre effectivement les plus grands écrivains de ce temps : Wieland (1733-1813), auteur d’Oberon, Schiller (1759-1805) et Goethe (1749-1813) qui, premier ministre du grand-duc, y dirige également le théâtre de la cour. Herder (1744-1803) est mort juste avant son arrivée.

Adorée ou détestée ? Opinions contrastées

   Dans l'ensemble, avant son premier voyage, elle jouit en Allemagne d'une popularité favorable. Après la publication de Delphine (1802), elle y reçoit le titre de « première femme auteur de l'Europe ». Ne dit-elle pas que la poésie, seule, donne « la possession momentanée de tout ce que notre âme désire » ? Une telle affirmation ne peut que plaire à l'âme germanique. On l'aborde d'abord avec intérêt... puis comme une bête curieuse.

   Goethe n'aime pas les femmes de lettres en général et celle-ci en particulier : « Même lorsqu'elle déclamait, Mme de Staël voulait qu'on lui tresse des couronnes. Un soir qu'elle déclamait Phèdre [elle visite alors Weimar], je m'excusai et restai chez moi. De plus, comme femme et Française, elle avait toujours une façon à elle d'insister sur les points essentiels et à vrai dire de ne jamais écouter ce que lui disait l'autre », confie Goethe dans son Journal en 1804.

   À Munich, Caroline Schelling la décrit comme « un phénomène de vitalité, d'égoïsme et de mobilité incessante. »

   Rahel Levin (née Varnhagen) écrit le 1er novembre 1818 à Adolphe de Custine : « Une disproportion dans les dons, surtout jamais de sentiment, de notion intime d'elle-même, cette clef de voûte de toute nature artistique. »

   Tilly écrit dans ses Mémoires au sujet de Necker : « Voilà la funeste tâche qu'il a remplie, voilà sa destinée, voilà ce qu'a fait Monsieur Necker ; il a fait de plus Mme de Staël. »

   Savary, duc de Rovigo lui répond alors qu'elle vante le mérite des littératures étrangères : « Nous n'en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez. »

   Quant à Fichte, il se déclare éberlué lorsqu'un jour de 1804, à Weimar, elle lui demande de résumer son système philosophique en un quart d'heure...

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