« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

De la poésie (analyse)

De la poésie (Mme de Staël) : aide pour l'explication de texte

Calliope, muse de la poésie   L’extrait est trop court pour donner lieu à un commentaire mais n’est pas dépourvu d’intérêt en ce qu’il annonce la conception de la poésie romantique. Cet article se veut donc une aide à la compréhension du texte Il se prête assez bien à un travail oral.    

De la poésie

   « Ce qui est vraiment divin dans le cœur de l'homme ne peut être défini ; s'il y a des mots pour quelques traits, il n'y en a point pour exprimer l'ensemble, et surtout le mystère de la véritable beauté dans tous les genres. Il est difficile de dire ce qui n'est pas de la poésie ; mais si l'on veut comprendre ce qu'elle est, il faut appeler à son secours les impressions qu'excitent une belle contrée, une musique harmonieuse, le regard d'un objet [1] chéri, et par-dessus tout un sentiment religieux qui nous fait éprouver en nous-mêmes la présence de la divinité. La poésie est le langage naturel à tous les cultes. La Bible est pleine de poésie ; Homère est plein de religion [2]. Ce n'est pas qu'il y ait des fictions dans la Bible, ni des dogmes dans Homère ; mais l'enthousiasme [3] rassemble dans un même foyer des sentiments divers ; l'enthousiasme est l'encens de la terre vers le ciel, il les réunit l'un à l'autre.

   Le don de révéler par la parole ce qu'on ressent au fond du cœur est très rare ; il y a pourtant de la poésie dans tous les êtres capables d'affections vives et profondes ; l'expression manque à ceux qui ne sont pas exercés à la trouver. Le poète ne fait, pour ainsi dire, que dégager le sentiment prisonnier au fond de l'âme ; le génie poétique est une disposition intérieure, de la même nature que celle qui rend capable d’un généreux sacrifice : c’est rêver l’héroïsme que de composer une belle ode. Si le talent n’était pas mobile, il inspirerait aussi souvent les belles actions que les touchantes paroles ; car elles partent toutes également de la conscience du beau, qui se fait sentir en nous-mêmes... »

(De l’Allemagne, II, 10)

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Notes

[1] Être.

[2] Chateaubriand établit un parallèle entre la Bible et Homère dans Le Génie du christianisme. Plus tard, Hugo affirmera que la Bible et Homère représentent les deux premiers âges de la poésie (lyrisme et épopée), auxquels doit succéder le drame : « Les temps primitifs sont lyriques, les temps antiques sont épiques, les temps modernes sont dramatiques. » (Préface de Cromwell).

[3] Au sens propre : inspiration divine (attention au contresens).  Mme de Staël développera cette idée plus loin (IV, 10).

Pistes de réflexion

   * Nous sommes en 1813. Rupture avec la tradition poétique du 18e siècle (poésie = simple technique, artifice ou ornement), renouveau poétique et définition de la poésie nouvelle (qui annonce le romantisme).

   * Champ lexical de la religion : divin (position au tout début du texte importante), sentiment religieux, mystère, présence de la Divinité, cultes, Bible, encens, ciel, âme, sacrifice, enthousiasme (voir note 3).  

   * Champ lexical de la subjectivité (le terme lyrisme n’est pas encore né) : cœur, impressions, éprouver en nous-mêmes, objet chéri, sentiments divers, enthousiasme, langage, parole, affections vives et profondes, sentiment prisonnier, disposition intérieure, sentir en nous-mêmes.

   * Champ lexical de la beauté : véritable beauté, belle contrée, musique harmonieuse, une belle ode, belles actions, conscience du beau.

   * Champ lexical de la poésie proprement dite : langage naturel, parole, expression, ode, paroles.

   * => se dégage ici l’argument de Mme de Staël : la poésie est un langage religieux issu de l’âme, inspiré par une sensibilité ardente.  

   * Dans le deuxième paragraphe, tentative de définition du poète : « don rare », « disposition intérieure » que possèdent les « êtres capables d’affections vives et profondes » (sensibles) + travail nécessaire (allusion) : il faut être « exercé » à trouver l’expression de ses sentiments profonds mais Mme de Staël passe rapidement (trop rapidement) sur la technique, sans doute par réaction contre la poésie artificielle du siècle précédent : apparemment, le véritable poète « ne fait que » (restriction).

   * Amalgame entre la composition d’une ode par exemple et un rêve héroïque ou une belle action, issus tous trois de la « conscience du beau ». Mais elle confond les catégories : morale n’est pas esthétique et encore moins métaphysique (faiblesse de l’argument).    

   * Donc, texte novateur qui annonce le romantisme mais à nuancer.     

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