Mme de Staël et Sainte-Beuve

Analyse de Mme de Staël par Sainte-Beuve : la vie explique l'œuvre

   Portraits de femmes, sommaire (Sainte-Beuve)

   On sait que dans Contre Sainte-Beuve, Proust reproche au célèbre critique littéraire d’expliquer l’œuvre par l’homme : selon Proust, le livre est le produit d’une autre moi que celui que tel écrivain exprime dans la vie. Il n’a pas tort. Mais nous sommes au 19e siècle encore et Sainte-Beuve est le modèle de toute une génération de critiques littéraires. On peut prendre plaisir à lire cette prose, certes démodée, mais non dénuée de justesse.

   On trouvera à la fin de l'article l'opinion de Sainte-Beuve sur Chateaubriand.

   Que dit Sainte-Beuve de Mme de Staël dans ses Portraits de femmes ?    

   « ... Mme de Staël se rallie par son éducation et sa première jeunesse aux salons de l’ancien monde. Les personnages parmi lesquels elle a grandi, et qui sourirent à son précoce essor, sont tous ceux qui composent le cercle le plus spirituel des dernières années d’autrefois ; lisant vers 1810, au temps de ses plus grandes persécutions, la correspondance de Mme du Deffand et d’Horace Walpole, elle se retrouvait singulièrement émue au souvenir de ce grand monde dont elle avait connu beaucoup de personnages et toutes les familles. Si elle s’y fit remarquer dans sa première attitude par quelque chose de sentimental et d’extrêmement animé, à quoi se prenaient certaines aristocraties envieuses, c’est qu’elle était destinée à porter du mouvement et de l’imprévu partout où elle se serait trouvée. Mais, même en se continuant dans ce cercle pacifique, sa vie en devenait déjà l’un des plus incontestés ornements, et elle allait prolonger, sous une forme moins régulière et plus grandiose, cette galerie des salons illustres de l’ancienne société française. Mme de Staël reproduit donc suffisamment en elle cette manière et ce charme d’autrefois ; mais elle n’en tient pas à cet héritage, car ce qui la distingue, comme la plupart des génies, et plus éminemment qu’aucun autre, c’est l’universalité de l’intelligence, le besoin de renouvellement, la capacité des affections. À côté des succès traditionnels et déjà classiques de Mme du Deffand, de Mme de Beauvau, qu’elle eût continué à sa manière en les rompant avec originalité, elle ne sent pas moins l’énergie récente, le génie plébéien et la virilité des âmes républicaines. Les héroïsmes de Mme Roland et de Charlotte Corday la trouvent prête et sont à l’aise dans son cœur ; ses délicatesses pour les autres nobles amitiés n’y perdent rien. Véritable sœur d’André Chénier en instinct de dévouement, elle a un cri d’éloquence pour la reine, comme lui pour Louis XVI ; elle viendrait la défendre à la barre, s’il y avait chance de la sauver ; elle subit bientôt, et, dans son livre De l’influence des passions [1796], elle exprime toute la tristesse du stoïcisme vertueux en ces temps d’oppression où l’on ne peut que mourir. Sous la période directoriale, ses écrits, sa conversation, sans exclure les qualités précédentes, admettent un ton plus sévère ; elle soutient la cause de la philosophie, de la perfectibilité, de la république modérée et libre, tout comme l’aurait pu faire la veuve de Condorcet.  C’est alors ou peu après, dans la préface de La Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, qu’elle exprimait sa mâle pensée : « Quelques vies de Plutarque, une lettre de Brutus à Cicéron, des réflexions que la haine de la tyrannie inspirait à Tacite [...] relèvent l’âme que flétrissaient les événements contemporains. » Et cela ne l’empêche pas au même moment de se rouvrir et de se complaire à toutes les amitiés de l’ancien monde, à mesure qu’elles reparaissent de l’exil. Et, tout à côté, elle apprécie, elle accueille en son cœur la renommée de femmes de ce temps la plus en vogue [Mme Récamier], la plus ornée et la plus pure ; elle s’en entoure comme d’une guirlande, tandis que les Lettres de Brutus [ces lettres échangée entre le meurtrier de César et Cicéron étaient une de ses lectures favorites] restent entrouvertes encore, et que M. de Montmorency [qui lui fait la cour] lui sourit avec piété. Ainsi, tour à tour ou à la fois, le mouvement d’esprit des salons du dix-huitième siècle, la vigueur des espérances nouvelles et des forces entreprises, la tristesse du patriotisme stoïque, comme le retour aux gracieuses amitiés et l’accès aux moderne élégances se mêlent ou se succèdent en cette âme aussi diverse que véritablement complète. — Et plus tard, à sa rentrée en France après l’Empire, dans les trop courtes années qu’elle vécut, la voilà qui saisit avec la même promptitude le sens des transactions nécessaires, et sa liaison plus fréquente dans les derniers temps, avec des personnes comme Mme de Duras, achève de placer en son existence toutes les teintes caractéristiques des phases sociales où elle a passé, depuis le salon à demi philosophique et novateur de sa mère jusqu’au royalisme libéral de la restauration. À la prendre sous ce point de vue, l’existence de Mme de Staël est dans son entier comme un grand empire qu’elle est sans cesse occupée, non moins que cet autre conquérant son contemporain et son oppresseur [Napoléon], à compléter et à augmenter. Mais ce n’est pas dans un sens matériel qu’elle s’agite ; ce n’est pas une province après une province, un royaume après un autre, que son activité infatigable convoite et entasse. C’est dans l’ordre de l’esprit qu’elle s’épand sans cesse : c’est la multiplicité des idées élevées, des sentiments profonds, des relations enviables qu’elle cherche à organiser en elle, autour d’elle. Oui, en ses années de vie entière et puissante, instinctivement, et par l’effet d’une sympathie, d’une curiosité impétueuse, elle aspirait, on peut le dire avec éloge, elle aspirait à une vaste cour, à un empire croissant d’intelligence et d’affection, où rien d’important ou de gracieux ne fût omis, où toutes les distinctions de talent, de naissance, de patriotisme, de beauté, eussent leur trône sous ses regards : comme une impératrice de la pensée, elle aimait à enserrer dans ses libres domaines tous les apanages. Quand Bonaparte la frappa, il en voulait confusément à cette rivalité qu’elle affectait sans s’en rendre compte elle-même.

   Le caractère dominant de Mme de Staël, l’unité principale de tous les contrastes qu’elle embrassait, l’esprit rapide et pénétrant qui circulait de l’un à l’autre et soutenait cet assemblage merveilleux, c’était à coup sûr la conversation, la parole improvisée, soudaine, au moment où elle jaillissait toute divine de la source perpétuelle de son âme : c’était là, à proprement parler, ce qui constituait pour elle la vie, mot magique qu’elle a tant employé, et qu’il faut employer si souvent à son exemple en parlant d’elle. Tous les contemporains se montrent unanimes là-dessus. Il en est d’elle comme du grand orateur athénien ; quand vous admirez, et que vous vous émouvez aux pages spirituelles ou brûlantes, quelqu’un toujours peut dire : Que serait-ce donc si vous, l’aviez entendue elle-même ! Les adversaires et les critiques qui se servent volontiers d’une supériorité pour en combattre une autre dans tout grand individu trop complet à leurs yeux, qui prennent acte du talent déjà prouvé contre le talent nouveau auquel il prétend, rendent sur ce point à Mme de Staël un hommage intéressé et quelque peu perfide, égal, quoiqu’il en soit, à celui de ses admirateurs. Fontanes, en 1800, terminait les fameux articles du Mercure par ces mots : « En écrivant, elle croyait converser encore. Ceux qui l’écoutent ne cessent de l’applaudir : je ne l’entendais point quand je l’ai critiquée… » Longtemps, en effet, les écrits de Mme de Staël, se ressentirent des habitudes de sa conversation. En les lisant, si courants et si vifs, on croirait souvent l’entendre. Des négligences seulement, des façons de dire ébauchées, des rapidités permises à la conversation et aperçues à la lecture, avertissent que le mode d’expression a changé et eût demandé plus de recueillement. Mais, quelles qu’aient été chez Mme de Staël la supériorité et la prédominance de sa conversation sur son style écrit, du moins par rapport à ses premiers ouvrages, il n’en est pas d’elle comme des grands hommes orateurs, improvisateurs, les Mirabeau, les Diderot, un peu pareils aux Talma [comédien], puissantes renommées qui eurent le sceptre et dont il reste des témoignages écrits bien inférieurs à leur action et à leur gloire. Elle a laissé assez d’œuvres durables pour témoigner dignement d’elle-même, et n’avoir pas besoin devant la postérité d’explications étrangères, ni du cortège des souvenirs contemporains. Peut-être, et M. de Chateaubriand l’a remarqué dans un jugement porté sur elle vers l’époque de sa mort, pour rendre ses ouvrages plus parfaits, il eût suffi de lui ôter un talent, celui de la conversation. Telle que nous la voyons réalisée pourtant, sa part d’écrivain est assez belle. Malgré les défauts de sa manière, a dit M. de Chateaubriand au même endroit, elle ajoutera un nom de plus à la liste des noms qui ne doivent point mourir. Ses écrits, en effet, dans l’imperfection même de beaucoup de détails, dans la succession précipitée des aperçus et le délié des mouvements, ne traduisent souvent que mieux sa pensée subtile, son âme respirante et agitée ; et puis, comme art, comme poème, le roman de Corinne, à lui seul, présenterait un monument immortel. Artiste à un haut degré par Corinne, Mme de Staël demeure éminente en ses autres développements, à titre de politique, de moraliste, de critique et d’écrivain de mémoires. C’est cette vie une et variée, émanation de l’âme à travers les écrits, et qui ne circulait pas moins à l’entour et dans les circonstances de leur composition, que nous voudrions essayer d’évoquer, de concentrer par endroits, pour rendre aux autres l’impression sensible que nous nous en sommes formée. Nous savons combien il est délicat de faire accorder cette impression en partie conjecturale et déjà poétique avec celle de la réalité encore récente, combien les contemporains immédiats ont toujours quelque particularité à opposer à l’image qu’on veut concevoir de la personne qu’ils ont connue. Nous savons tout ce que nécessairement il y a dans une vie diverse, orageuse, d’infractions de détail au dessin général qu’on en recompose à distance. Mais ceci d’abord est bien moins une biographie, qu’une idée, un reflet de peinture morale sur la critique littéraire ; et j’ai tâché d’ailleurs, dans les traits généraux de ce grand esprit, de tenir compte de beaucoup plus de détails et de souvenirs minutieux qu’il ne convenait d’en exprimer.

   Les Lettres sur Jean-Jacques, composées dès 1787, sont, à vrai dire, le premier ouvrage de Mme de Staël, celui duquel il faut dater avec elle, et où se produisent, armées déjà de fermeté et d’éloquence, ses dispositions, jusque-là vaguement essayées. Grimm, dans sa Correspondance, donne des extraits de ce charmant ouvrage comme il l’appelle, dont il ne fut tiré d’abord qu’une vingtaine d’exemplaires, mais qui, malgré les réserves infinies de la distribution, ne put bientôt échapper à l’honneur d’une édition publique. Avant de donner des extraits du livre, le spirituel habitué du salon de Mme Necker vante et caractérise « cette jeune personne entourée de toutes les illusions de son âge, de tous les plaisirs de la ville et de la cour, de tous les hommages que lui attirent la gloire de son père et sa propre célébrité, sans compter encore un désir de plaire tel qu’il suppléerait seul peut-être tous les moyens que lui ont prodigués la nature et le destin. » Les Lettres sur Jean-Jacques sont un hommage de reconnaissance envers l’auteur admiré et préféré, envers celui même à qui Mme de Staël se rattache le plus immédiatement. Assez d’autres dissimulent avec soin, taisent ou critiquent les parents littéraires dont ils procèdent. Il est d’une noble candeur de débuter en avouant, en célébrant celui de qui on s’est inspiré, des mains duquel on a reçu le flambeau, celui d’où nous est venu ce large fleuve de la belle parole dont autrefois Dante remerciait Virgile : Mme de Staël, en littérature aussi, avait de la passion filiale. Les Lettres sur Jean-Jacques sont un hymne, mais un hymne nourri de pensées graves, en même temps que varié d’observations fines, un hymne au ton déjà mâle et soutenu, où Corinne se pourra reconnaître encore après être redescendue du Capitole. Tous les écrits futurs de Mme de Staël en divers genres, romans, morale, politique, se trouvent d’avance présagés dans cette rapide et harmonieuse louange de ceux de Rousseau, comme une grande œuvre musicale se pose, entière déjà de pensée, dans son ouverture. Le succès de ces lettres, qui répondaient au mouvement sympathique du temps, fut universel. [...]

   Toutes les facultés de Mme de Staël reçurent, du violent orage qu’elle venait de traverser, une impulsion frémissante, et prirent dans tous les sens un rapide essor. Son imagination, sa sensibilité, sa pénétration d’analyse et de jugement, se mêlèrent, s’unirent, et concoururent aussitôt sous sa plume en de mémorables écrits. L’Essai sur les Fictions, composé alors, renferme déjà toute la poétique de Delphine. Froissée par le spectacle de la réalité, l’imagination de Mme de Staël se reporte avec attendrissement vers des créations meilleures et plus heureuses, vers des peines dont le souvenir du moins et les récits font couler nos plus douces larmes. Mais, en même temps, c’est pour le véritable roman naturel, pour l’analyse et la mise en jeu des passions humaines, Mme de Staël se prononce entre toutes les fictions ; elle les veut sans mythologie, sans allégorie, sans surnaturel fantastique ou féerique, sans but philosophique trop à découvert. Clémentine, Clarisse, Julie, Werther, ces témoins de la toute-puissance du cœur, comme elle les appelle, sont cités en tête des consolateurs chéris : il est aisé de prévoir, à l’émotion qui la saisit en les nommant, qu’il leur naîtra bientôt quelque sœur. Une note de cet Essai mentionne avec éloge L’Esprit des Religions, ouvrage commencé dès lors par Benjamin Constant, et publié seulement trente ans plus tard. Mme de Staël en avait connu pour la première fois l’auteur en Suisse, vers septembre 94 ; elle avait lu quelques chapitres de ce livre qui, au début, dans la conception primitive, remarquons-le en passant, était beaucoup plus philosophique et plus d’accord avec les résultats d’analyse du XVIIIe siècle qu’il n’est devenu depuis. — L’Essai sur les Fictions nous offre déjà, dans sa rapidité spirituelle, une foule de ces mots vifs, courus et profonds, de ces touches délicieuses de sentiment, comme il n’en échappe qu’à Mme de Staël, et qui lui composent, à proprement parler, sa poésie à elle, sa mélodie rêveuse ; elle avait, en les prononçant, des larmes jusque dans les notes brillantes de la voix. Ce sont des riens dont l’accent surtout nous frappe, comme par exemple : Dans cette vie qu’il faut passer plutôt que sentir, etc… Il n’y a sur celle terre que des commencements… et cette pensée si applicable à ses propres ouvrages : « Oui, il a raison le livre qui donne seulement un jour de distraction à la douleur, il sert aux meilleurs des hommes. »

   Le livre De la littérature considérée dans ses Rapports avec les Institutions sociales parut en 1800, un an environ avant cette autre publication rivale et glorieuse qui se présageait déjà sous le titre de Beautés morales et poétiques de la Religion chrétienne. Quoique le livre De la littérature n’ait pas eu depuis lors le retentissement et l’influence directe qu’on aurait pu attendre, ce fut dans le moment de l’apparition un grand évènement pour les esprits, et il se livra à l’entour un violent combat. Nous tâcherons d’en retracer la scène, les accidents principaux, et d’en ranimer quelques acteurs du fond de ces vastes cimetières appelés journaux, où ils gisent presque sans nom.

   On a souvent fait la remarque du désaccord frappant qui règne entre les principes politiques avancés de certains hommes et leurs principes littéraires opiniâtrement arrêtés. Les libéraux et républicains se sont toujours montrés assez religieusement classiques en théorie littéraire, et c’est de l’autre côté qu’est venue principalement l’innovation poétique, l’audace brillante et couronnée. Le livre De la littérature était destiné à prévenir ce désaccord fâcheux, et l’esprit qui l’a inspiré aurait certes porté fruit à l’entour, si les institutions de liberté politique, nécessaires à un développement naturel, n’avaient été brusquement rompues, avec toutes les pensées morales et littéraires qui tendaient à en ressortir. En un mot, des générations jeunes, si elles avaient eu le temps de grandir sous un régime honnêtement directorial, ou modérément consulaire, auraient pu développer en elles cette inspiration renouvelée, poétique, sentimentale, et pourtant d’accord avec les résultats de la philosophie et des lumières modernes, tandis qu’il n’y a eu de mouvement littéraire qu’à l’aide d’une réaction catholique, monarchique et chevaleresque, qui a scindé de nobles facultés dans la pensée moderne : le divorce n’a pas cessé encore.

   L’idée que Mme de Staël ne perd jamais de vue dans cet écrit, c’est celle du génie moderne lui-même, toutes les fois qu’il marche, qu’il réussit, qu’il espère ; c’est la perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine. Cette idée, qui se trouve déjà éclose chez Bacon quand il disait : Antiquitas soeculi, juventus mundi ; que M. Leroux (Revue Encyclopédique, mars 1833) a démontrée explicite au sein du XVIIe siècle, par plus d’un passage de Fontenelle et de Perrault, et que le XVIIIe siècle a propagée dans tous les sens jusqu’à Turgot, qui en fit des discours latins en Sorbonne, jusqu’à Condorcet qui s’enflammait pour elle à la veille du poison, cette idée anime énergiquement et dirige Mme de Staël : « Je ne pense pas, dit-elle, que ce grand œuvre de la nature morale ait jamais été abandonné ; dans les périodes lumineuses comme dans les siècles de ténèbres, la marche graduelle de l’esprit humain n’a point été interrompue. » Et plus loin : « En étudiant l’histoire, il me semble qu’on acquiert la conviction que tous les événements principaux tendent au même but, la civilisation universelle… » — « J’adopte de toutes mes facultés cette croyance philosophique : un de ses principaux avantages, c’est d’inspirer un grand sentiment d’élévation. » Mme de Staël n’assujettit pas à la loi de perfectibilité les beaux-arts, ceux qui tiennent plus particulièrement à l’imagination ; mais elle croit au progrès surtout dans les sciences, la philosophie, l’histoire même, et aussi, à certains égards, dans la poésie qui, de tous les arts étant celui qui se rattache le plus directement à la pensée, admet chez les modernes un accent plus profond de rêverie, de tristesse, et une analyse des passions inconnue aux anciens : de ce côté se déclare sa prédilection pour Ossian, pour Werther, pour l’Héloïse de Pope, la Julie de Rousseau, et Aménaïde dans Tancrède. Les nombreux aperçus sur la littérature grecque, très contestables par la légèreté des détails, aboutissent à un point de vue général qui reste vrai à travers les erreurs ou les insuffisances. Le caractère imposant, positif, éloquemment philosophique, de la littérature latine, y est fermement tracé : on sent que, pour en écrire, elle s’est, de première main, adressée à Salluste, à Cicéron, et qu’elle y a saisi des conformités existantes ou possibles avec l’époque contemporaine, avec le génie héroïque de la France. L’influence du christianisme sur la société, lors du mélange des nouveaux-venus Barbares et des Romains dégénérés, n’est pas du tout méconnue, mais cette appréciation, cet hommage, ne sortent pas des termes philosophiques. Une idée neuve et féconde, fort mise en œuvre dans ces derniers temps, développée par le Saint-Simonisme et ailleurs, appartient en propre à Mme de Staël : c’est que, par la révolution française, il y a eu véritable invasion de barbares, mais à l’intérieur de la société, et qu’il s’agit de civiliser et de fondre le résultat, un peu brute encore, sous une loi de liberté et d’égalité. On peut aisément aujourd’hui compléter la pensée de Mme de Staël : c’est la bourgeoisie seule qui a fait invasion en 89 ; le peuple des derniers rangs, qui avait fait trouée en 95, a été repoussé depuis à plusieurs reprises, et la bourgeoisie s’est cantonnée vigoureusement. Il y a aujourd’hui temps d’arrêt dans l’invasion, comme sous l’empereur Probus ou quelque autre pareil. De nouvelles invasions menacent pourtant, et il reste à savoir si elles se pourront diriger et amortir à l’amiable, ou si l’on ne peut éviter la voie violente. Dans tous les cas, il faudrait que le mélange résultant arrivât à se fondre, à s’organiser. Or, c’est le christianisme qui a agi sur cette masse combinée des Barbares et des Romains : où est le christianisme nouveau qui rendra aujourd’hui le même service moral ? « Heureux, s’écrie Mme de Staël, si nous trouvions, comme à l’époque de l’invasion des peuples du nord, un système philosophique, un enthousiasme vertueux, une législation forte ajuste, qui fût, comme la religion chrétienne l’a été, l’opinion dans laquelle les vainqueurs et les vaincus pourraient se réunir ! » Plus tard, en avançant en âge, en croyant moins, nous le verrons, aux inventions nouvelles et à la toute-puissance humaine, Mme de Staël n’eût pas placé hors de l’ancien et de l’unique christianisme le moyen de régénération morale qu’elle appelait de ses vœux. Mais la manière dont le christianisme se remettra à avoir prise sur la société de l’avenir, demeure voilée encore ; et pour les esprits méditatifs les plus religieux, l’inquiétude du grand problème n’a pas diminué.      

   Mme de Staël, lors de la publication du livre De la littérature, entrait dans une disposition d’âme, dans une inspiration ouvertement et noblement ambitieuse, qu’elle conserva plus ou moins entière jusqu’en 1811 environ, époque où un grand et sérieux changement se fit en elle. Dans la disposition antérieure et plus exclusivement sentimentale où nous l’avons vue, Mme de Staël n’avait guère considéré la littérature que comme un organe pour la sensibilité, comme une exhalaison de la peine. Elle se désespérait, elle se plaignait d’être calomniée ; elle passait du stoïcisme mal soutenu à la lamentation éloquente ; elle voulait aimer, elle croyait mourir. Mais elle s’aperçut alors que, pour tant souffrir, on ne mourait pas ; que les facultés de la pensée, que les puissances de l’âme grandissaient dans la douleur, qu’elle ne serait jamais aimée comme elle aimait, et qu’il fallait pourtant se proposer quelque vaste emploi de la vie. Elle songea donc sérieusement à faire un plein usage de ses facultés, de ses talents, à ne pas s’abattre ; et, puisqu’il était temps et que le soleil s’inclinait à peine, son génie se résolut à marcher fièrement dans les années du milieu : « Relevons-nous enfin, s’écriait-elle en sa préface du livre tant cité, relevons-nous sous le poids de l’existence ; ne donnons pas à nos injustes ennemis et à nos amis ingrats le triomphe d’avoir abattu nos facultés intellectuelles. Ils réduisent à chercher la gloire ceux qui se seraient contentés des affections ; eh bien ! il faut l’atteindre ! » La gloire en effet entra dès-lors en partage ouvert dans son cœur avec le sentiment. La société avait toujours été beaucoup pour elle, l’Europe devint désormais quelque chose, et c’est en présence de ce grand théâtre qu’elle aspira aux longues entreprises. Son beau vaisseau, battu de la tempête au sortir du port, longtemps lassé en vue du rivage, s’irrita d’attendre, de signaler des débris, et se lança à toutes voiles sur la haute mer. Delphine, Corinne, le livre De l’Allemagne furent les conquêtes successives d’une si glorieuse aventure. Mme de Staël, en 1800, était jeune encore, mais cette jeunesse de plus de trente ans ne faisait pas une illusion pour elle ni un avenir ; elle substituait donc à temps l’horizon indéfini de la gloire à celui, déjà restreint et un peu pâlissant, de la jeunesse ; ce dernier s’allongeait et se perpétuait ainsi dans l’autre, et elle marchait en possession de toute sa puissance durant ces années les plus radieuses, mais qu’on ne compte plus. Corinne et le moment qui suivit cette apparition marquent le point dominant de la vie de Mme de Staël. Toute vie humaine, un peu grande, a sa colline sacrée ; toute existence, qui a brillé et régné, a son Capitole. Le Capitole, le cap Misène de Corinne, est aussi celui de Mme de Staël. À partir de là, le reste de jeunesse qui s’enfuyait, les persécutions croissantes, les amitiés dont plusieurs faillirent, dont la plupart se décolorèrent, la maladie enfin, tout contribua, nous le verrons, en mûrissant le talent encore, à introduire ce génie, majestueux et couronné, dans les années sombres. À dater de 1811 surtout, en regardant au fond de la pensée de Mme de Staël, nous y découvrirons par degrés le recueillement que la religion procure, la douleur qui mûrit, la force qui se contient, et cette âme, jusque-là violente comme un Océan, soumise aussi comme lui, et rentrant avec effort et mérite dans ses bornes. Nous verrons enfin, au bout de cette route triomphale, comme au bout des plus humblement pieuses, nous verrons une croix. Mais, au sortir des rêves du sentiment, des espérances et des déceptions romanesques, nous n’en sommes encore qu’aux années de la pleine action et du triomphe.

   Si le livre De la littérature avait produit un tel effet, le roman de Delphine, publié à la fin de 1802, n’en produisit pas un moindre. Qu’on juge de ce que devait être cette entraînante lecture dans une société exaltée par les vicissitudes politiques, par tous les conflits des destinées, quand le Génie du Christianisme venait de remettre en honneur les discussions religieuses, vers l’époque du Concordat et de la modification de la loi sur le divorce. Benjamin Constant a écrit que c’est peut-être dans les pages qu’elle a consacrées à son père, que Mme de Staël se montre le plus elle-même. Mais il en est ainsi toujours selon le livre qu’on lit d’elle ; c’est dans le volume le dernier ouvert qu’on croit à chaque fois la retrouver le plus. Cela pourtant me paraît vrai surtout de Delphine. « Corinne, dit « Mme Necker de Saussure, est l’idéal de Mme de Staël ; Delphine en est la réalité durant sa jeunesse. »  Delphine, pour Mme de Staël, devenait une touchante personnification de ses années de pur sentiment et de tendresse au moment où elle s’en détachait, un dernier et déchirant adieu en arrière, au début du règne public, à l’entrée du rôle européen et de la gloire, quelque statue d’Ariane éperdue, au parvis d’un temple de Thésée. [...]

   Ce que le séjour de Ferney fut pour Voltaire, celui de Coppet l’est pour Mme de Staël, mais avec bien plus d’auréole poétique, ce nous semble, et de grandiose existence. Tous deux ils règnent dans leur exil. Mais l’un dans sa plaine, du fond de son château assez mince, en vue de ses jardins taillés et peu ombragés, détruit et raille. L’influence de Coppet (Tancrède à part et Aménaïde qu’on y adore) est toute contraire ; c’est celle de Jean-Jacques continuée, ennoblie, qui s’installe et règne tout près des mêmes lieux que sa rivale. Coppet contrebalance Ferney et le détrône à demi. Nous tous du jeune siècle, nous jugeons Ferney en descendant de Coppet. La beauté du site, les bois qui l’ombragent, le sexe du poète, l’enthousiasme qu’on y respire, l’élégance de la compagnie, la gloire des noms, les promenades du lac, les matinées du parc, les mystères et les orages inévitables qu’on suppose, tout contribue à enchanter pour nous l’image de ce séjour. Coppet, c’est l’Élysée que tous les cœurs, enfants de Jean-Jacques, eussent naturellement prêté à la châtelaine de leurs rêves. Mme de Genlis, revenue de ses premiers torts et les voulant réparer, a essayé de peindre, dans une nouvelle intitulée Athénaïs ou le château de Coppet en 1807, les habitudes et quelques complications délicates de cette vie que de loin nous nous figurons à travers un charme. Mais on ne doit pas chercher une peinture fidèle dans cette production, d’ailleurs agréable. Les dates y sont confuses, les personnages groupés, les rôles arrangés. M. de Schlegel y devient un grotesque, sacrifié sans goût et sans mesure. Le tout enfin se présente sous un faux jour romanesque, qui altère, à nos yeux, la vraie poésie autant que la réalité. Pour moi, j’aimerais mieux quelques détails précis, sur lesquels ensuite l’imagination de ceux qui n’ont pas vu se plairait à rêver ce qui a dû être. La vie de Coppet était une vie de château. Il y avait souvent jusqu’à trente personnes, étrangers et amis ; les plus habituels étaient Benjamin Constant, M. Auguste Wilhelm de Schlegel, M. de Sabran, M. de Sismondi, M de Bonstetten, les barons de Voght, de Balk, etc. ; chaque année y ramenait une ou plusieurs fois M. Mathieu de Montmorency, M. Prosper de Barante, le prince Auguste de Prusse, la beauté célèbre tout à l’heure désignée par Mme de Genlis sous le nom d’Athénaïs, une foule de personnes du monde, des connaissances d’Allemagne ou de Genève. Les conversations philosophiques, littéraires, toujours piquantes ou élevées, s’engageaient déjà vers onze heures du matin, à la réunion du déjeuner ; on les reprenait au dîner, dans l’intervalle du dîner au souper, lequel avait lieu à onze heures du soir, et encore au-delà souvent jusqu’après minuit. Benjamin Constant et Mme de Staël y tenaient surtout le dé. C’est là que Benjamin Constant, que nous, plus jeunes, n’avons guère vu que blasé, sortant de sa raillerie trop invétérée par un enthousiasme un peu factice, causeur toujours prodigieusement spirituel, mais chez qui l’esprit, à la fin, avait hérité de toutes les autres facultés et passions plus puissantes, c’est là qu’il se montrait avec feu et naturellement ce que Mme de Staël le proclamait sans prévention, le premier esprit du monde : il était certes le plus grand des hommes distingués. Leurs esprits du moins, à tous les deux, se convenaient toujours ; ils étaient sûrs de s’entendre par là. Rien, au dire des témoins, n’était éblouissant et supérieur comme leur conversation engagée dans ce cercle choisi, eux deux tenant la raquette magique du discours, et se renvoyant, durant des heures, sans manquer jamais, le volant de mille pensées entrecroisées. Mais il ne faudrait pas croire qu’on fût là de tout point sentimental ou solennel ; on y était souvent simplement gai ; Corinne avait des jours d’abandon où elle se rapprochait de la signora Fantastici. On jouait souvent à Coppet des tragédies, des drames, ou les pièces chevaleresques de Voltaire, Zaïre, Tancrède si préféré de Mme de Staël, ou des pièces composées exprès par elle ou par ses amis. Ces dernières s’imprimaient quelquefois à Paris, pour qu’on pût ensuite apprendre plus commodément les rôles ; l’intérêt qu’on mettait à ces envois était vif, et quand on avisait à de graves corrections dans l’intervalle, vite on expédiait un courrier, et, en certaines circonstances, un second, pour rattraper ou modifier la correction déjà en route. La poésie européenne assistait à Coppet dans la personne de plusieurs représentants célèbres. [...]

   Mais ce qu’on ne peut exprimer de Coppet, aux années les plus brillantes, ce que vous voudriez maintenant en ressaisir, ô vous tous, cœurs adolescents ou désabusés, rebelles au présent, passionnés du moins des souvenirs, avides d’un idéal que vous n’espérez plus pour vous, — ô vous tous qui êtes encore, on l’a dit justement, ce qu’il y a de plus beau sur la terre après le génie, puisque vous avez puissance de l’admirer avec pleurs et de le sentir, c’est le secret et l’entrecroisement des pensées de ces hôtes sous ces ombrages ; ce sont les entretiens du milieu du jour le long des belles eaux voilées de verdure. Un hôte habituel de Coppet, qu’interrogeait en ce sens ma curiosité émue (il n’est pas de ceux que j’ai nommés plus haut), me disait : « J’étais sorti un matin du château pour prendre le frais ; je m’étais couché dans l’herbe épaisse, près d’une nappe d’eau, à un endroit du parc très écarté, et je regardais le ciel en rêvant. Tout d’un coup j’entendis deux voix ; la conversation était animée, secrète, et se rapprochait. Je voulais faire du bruit pour avertir que j’étais là ; mais j’hésitai, jusqu’à ce que, l’entretien continuant et s’établissant à quelques pas de moi, il fut trop tard pour interrompre, et il me fallut tout écouter, reproches, explications, promesses, sans me montrer, sans oser reprendre haleine. » - « Heureux homme ! lui dis-je ; et quelles étaient ces deux voix ? Et qu’avez-vous entendu ? » - Puis, comme le délicat scrupule du promeneur ne me répondait qu’à demi, je me gardai d’insister. Laissons au roman, à la poésie de nos neveux, le frais coloris de ces mystères ; nous en sommes trop voisins encore. Laissons le temps s’écouler, l’auréole se former de plus en plus sur ces collines, les cimes, de plus en plus touffues, murmurer confusément les voix du passé, et l’imagination lointaine embellir un jour, à souhait, les troubles, les déchirements des âmes, en ces édens de la gloire. [...]

   Mais c’est dans le domaine de l’art que son action de plus en plus, je me le figure, eût été belle, efficace, cordiale, intelligente, favorable sans relâche aux talents nouveaux, et les recherchant, les modifiant avec profit pour eux et bonheur. Parmi tous ceux qui brillent aujourd’hui, mais disséminés et sans lien, elle eût été le lien peut-être, le foyer communicatif et réchauffant. On se fût compris les uns les autres, on se fût perfectionné à l’union de l’art et de la pensée, autour d’elle. Oh ! si Mme de Staël avait vécu, admirative et sincèrement aimante qu’elle était, oh ! comme elle eût recherché surtout ce talent éminent de femme, que je ne veux pas lui comparer encore ! comme, à certains moments de sévérité du faux monde et des faux moralistes, le lendemain de Lélia, comme elle fût accourue en personne, pleine de tendre effroi et d’indulgence ! Delphine, seule entre toutes les femmes du salon, alla s’asseoir à côté de Mme de R... Au lieu des curiosités banales ou des malignes louanges, comme elle eût franchement serré sur son cœur ce génie plus artiste qu’elle, je le crois, mais moins philosophique jusqu’ici, moins sage, moins croyant, moins plein de vues sûres et politiques et rapidement sensées ! comme elle lui eût fait aimer la vie, la gloire ! comme elle lui eût abondamment parlé de la clémence du ciel et d’une certaine beauté de l’univers, qui n’est pas là, pour narguer l’homme, mais pour lui prédire de meilleurs jours ! comme elle l’eût applaudi ensuite et encouragé vers les inspirations plus sereines ! O Vous, que l’opinion déjà unanime proclame la première en littérature depuis Mme de Staël, vous avez, je le sais, dans votre admiration envers elle, comme une reconnaissance profonde et tendre pour tout le bien qu’elle vous aurait voulu et qu’elle vous aurait fait ! Il y aura toujours dans votre gloire un premier nœud qui vous rattache à la sienne. »

À propos de Chateaubriand

    Plus loin, dans l’étude qu’il fait de Chateaubriand, il lui reproche d’avoir méprisé Mme de Staël (ainsi du reste que Byron) :

    « ... Ces oublis sont perpétuels dans les Mémoires, et ils tournent toujours au profit de l’amour-propre de l’auteur. Mais, à l’égard de Mme de Staël, l’oubli est poussé à un degré plus incroyable et qui passe tout. Il faut se rappeler que Mme de Staël avait publié, en 1800, un ouvrage sur La Littérature considérée dans ses rapports avec la société. Dans ce livre elle ne nommait pas M. de Chateaubriand, par la raison très-simple que M. de Chateaubriand était alors parfaitement inconnu et qu’il n’avait rien publié en France à cette date, Atala ne devant paraître qu’en 1801, et le Génie du Christianisme en 1802. Or, M. de Chateaubriand, encore inconnu, fit son entrée dans la littérature en insérant au Mercure un article sous forme de lettre, par lequel il attaquait précisément Mme de Staël et son livre. Eh bien ! l’auteur des Mémoires d’Outre-Tombe a si bien oublié cela que, dans ce chapitre où il reproche à Byron de ne l’avoir jamais nommé, il ajoute : « Point d’intelligence, si favorisée qu’elle soit, qui n’ait ses susceptibilités, ses défiances : on veut garder le sceptre, on craint de le partager, on s’irrite des comparaisons. Ainsi un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la littérature. Grâce à Dieu, m’estimant à ma juste valeur, je n’ai jamais prétendu à l’empire… » Ce talent supérieur, c’est Mme de Staël qui se trouve traduite ici comme coupable (le croirait-on ?) de n’avoir pas nommé M. de Chateaubriand dans ce livre publié avant que M. de Chateaubriand fût connu, dans ce livre que M. de Chateaubriand a commencé lui-même par attaquer afin de se faire connaître. On n’en revient pas, et c’est à ne pas croire à de pareilles absences... »

Sources : Sainte-Beuve, Portraits et Causeries, articles réunis dans Panorama de la littérature française, textes présentées, choisis et annotés par Michel Brix, La Pochothèque, Le Livre de Poche, Librairie générale française, 2004).  

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Commentaires (1)

Jared
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