Romantisme

Le romantisme chez Mme de Staël

   Née en 1766, Mme de Staël allie à l’héritage du 18e siècle - raison, sens pratique, idées abstraites et systèmes logiques - toutes les grandes aspirations romantiques du siècle suivant - enthousiasme, passion, voire exaltation - : dès 1796, un essai traitant De l’influence des passions sur le bonheur de individus et des nations révèle chez elle ces tendances romantiques qui s’affirmeront en 1800 dans l’ouvrage important : De la littérature. Puis c’est un roman, Delphine (1802), qui plaide ardemment en faveur des droits du cœur contre les préjugés sociaux, suivi de Corinne en 1807, véritable plaidoyer féministe et cosmopolite.   

   Le titre complet de l’ouvrage, De la littérature, considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, est significatif : elle y examine successivement l’influence de la religion, des mœurs et des lois sur la littérature - accessoirement, l’influence de la littérature sur la société - et croit à un progrès parallèle des lettres et de la civilisation. Elle reprend des idées déjà répandues au XVIIIe, en particulier par Diderot, sur la dépendance de la poésie par rapport à l’état des mœurs et elle applique à la littérature la fameuse théorie de Montesquieu sur l’influence des climats, thèse que l’on retrouve plus tard à la base du système critique de Taine.

   En voici un extrait :

   « Le climat est l’une des raisons principales des différences entre les images qu plaisent dans le Nord et celles qu’on aime à se rappeler dans le Midi. Les poètes du Midi mêlent sans cesse l’image de la fraîcheur, des bois touffus, des ruisseaux limpides à tous les sentiments de la vie. Ils ne se retracent pas même les jouissances du cœur sans y mêler l’idée de l’ombre bienfaisante qui doit les préserver des brûlantes ardeurs du soleil. Cette nature si vive qui les environne excite en eux plus de mouvements que de pensées. C’est à tort, ce me semble, qu’on a dit que les passions étaient plus violentes dans le Midi que dans le Nord. On y voit plus d’intérêts divers, mais moins d’intensité dans une même pensée ; or c’est la fixité qui produit les miracles de la passion et de la volonté. Les peuples du Nord sont moins occupés de plaisirs que de la douleur et leur imagination n’en est que plus féconde. Le spectacle de la nature agit fortement sur eux ; elle agit comme elle se montre dans leurs climats, toujours sombre et nébuleuse. »

   Cette poésie mélancolique, nourrie du sentiment de l’incomplet de la destinée, « convient beaucoup plus que celle du Midi à l’esprit d’un peuple libre. » L’esprit de liberté assurera la supériorité de la littérature moderne sur la littérature antique, affirme-t-elle encore.

   Les Romantiques retiendront surtout de cet ouvrage l’opposition entre poésie du Nord (Ossian) et poésie du Midi (Homère) et la préférence donnée à la première.

Qu’est-ce que l’âme romantique ?

   Relisons ces extraits de De la littérature

1/Une destinée incomplète 

   « Ce que l’homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l’incomplet de sa destinée. Les esprits médiocres sont, en général, assez satisfaits de la vie commune ; ils arrondissent, pour ainsi dire, leur existence, et suppléent à ce qui peut leur manquer encore par les illusions de la vanité ; mais le sublime de l’esprit, des sentiments et des actions, doit son essor au besoin d’échapper aux bornes qui circonscrivent l’imagination. L’égoïsme de la morale, l’enthousiasme de l’éloquence, l’ambition de la gloire, donnent des jouissances surnaturelles qui ne sont nécessaires qu’aux âmes à la fois exaltées et mélancoliques, fatiguées de tout ce qui se mesure, de tout ce qui est passager, d’un terme enfin, à quelque distance qu’on se place. C’est cette disposition de l’âme, source de toutes les passions généreuses, comme de toutes les idées philosophiques, qu’inspire particulièrement la poésie du Nord. »

2/La mélancolie

   « Le célèbre métaphysicien allemand Kant, en examinant la cause du plaisir que font éprouver l’éloquence, les beaux-arts, tous les chef-d’œuvre de l’imagination, dit - dans la Critique du jugement esthétique - que ce plaisir tient au besoin de reculer les limites de la destinée humaine : ces limites qui resserrent douloureusement notre cœur, une émotion vague, un sentiment élevé les fait oublier pendant quelque instants ; l’âme se complaît dans le sentiment inexprimable que produit en elle ce qui est noble et beau, et les bornes de la terre disparaissent quand la carrière immense du génie et de la vérité s’ouvre à nos yeux : en effet, l’homme supérieur ou l’home sensible se soumet avec effort aux lois de la vie, et l’imagination mélancolique rend heureux un moment en faisant rêver l’infini. Le dégoût de l’existence, quand il ne porte pas au découragement, quand il laisse subsister une belle inconséquence, l’amour de la gloire, le dégoût de l’existence peut inspirer de grandes beautés de sentiment ; c’est d’une certaine hauteur que tout se contemple ; c’est avec une teinte forte que tout se peint. Chez les anciens, on était d’autant meilleur poète que l’imagination s’enchantait plus facilement. De nos jours, l’imagination doit être aussi détrompée de l’espérance que de la raison ; c’est ainsi que cette imagination philosophe peut encore produire de grands effets. Il faut qu’au milieu de tous les tableaux de la prospérité même, un appel aux réflexions du cœur vous fasse sentir le penseur dans le poète. A l’époque où nous vivons la mélancolie est la grande inspiratrice du talent : qui ne se sent pas atteint par ce sentiment, ne peut prétendre à une grande gloire comme écrivain ; c’est à ce prix qu’elle est achetée. »

3/ S’y ajoute l’enthousiasme, grande vertu qui peut préserver du désespoir auquel a succombé Werther et qui menace René (ouvrage éponyme de Chateaubriand) et Oberman (ouvrage éponyme de Senancour). Elle en rappelle l’étymologie grecque, « Dieu en nous », et combat certains aspects de la philosophie du 18e siècle - dont elle pourtant l’héritière -, notamment « le droit chemin de la raison égoïste ».

Remarque :

   Il faut noter en particulier le lien entre les élans d’enthousiasme et les états de dépression inquiète - psychose maniaco-dépressive, bipolarité - et également la formule qui caractérise si bien l’élément le plus profond du « mal du siècle », ce sentiment douloureux de l’incomplet de la destinée. Benjamin Constant - amant de Mme de Staël -, le décrit parfaitement dans Adolphe : « J’ai voulu peindre dans Adolphe une des principales maladies morales de notre siècle : cette fatigue, cette incertitude, cette absence de force, cette analyse perpétuelle, qui place une arrière-pensée à côté de tous les sentiments et qui les corrompt dès leur naissance. »

Sa postérité romantique

   Lamartine explique ainsi l'influence de Mme de Staël sur le romantisme :

   « Mme De Staël, génie mâle dans un corps de femme ; esprit tourmenté par la surabondance de sa force, remuant, passionné, audacieux, capable de généreuses et soudaines résolutions […]. Ne pouvant susciter un généreux élan dans sa patrie, dont on [1] la repoussait comme on éloigne l’étincelle d’un édifice de chaume, elle se réfugiait dans la pensée de l‘Angleterre et de l’Allemagne, qui seules vivaient alors de vie morale, de poésie et de philosophie, et lançait de là dans le monde ces pages sublimes et palpitantes que le pilon de la police écrasait, que la douane de la pensée déchirait à la frontière, que la tyrannie faisait bafouer par ses grands hommes jurés [2], mais dont les lambeaux échappés à leur mains flétrissantes venaient nous consoler de notre avilissement intellectuel, et nous apporter à l’oreille et au cœur ce souffle lointain de morale, de poésie, de liberté, que nous ne pouvions respirer sous la coupe pneumatique [3] de l’esclavage et de la médiocrité. […]

   Ces deux noms [4] remplissent bien du vide, éclairent bien de l’ombre ! Ils furent pour nous comme deux protestations vivantes contre l’oppression de l’âme et du cœur, contre le desséchement et l’avilissement du siècle ; ils furet l’aliment de nos toits solitaires, le pain caché de nos âmes refoulées ; ils prirent sur nous comme un droit de famille, ils furent de notre sang, nous fûmes du leur, et il est peu d’entre nous qui ne leur doive ce qu’il fut, ce qu’il est ou ce qu’il sera. »

Lamartine, Des Destinées de la poésie, 1834 

_ _ _  

Notes

[1] Napoléon.

[2] Ceux dont la prétendue supériorité avait reçu une consécration officielle.

[3] Qui fait le vide.

[4] Lamartine fait ensuite l’apologie de Chateaubriand. 

* * *

Ajouter un commentaire

 
×