« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Amitié Voltaire et du Deffand

Introduction

   Mme du Deffand se révèle un être paradoxal : cette amie de Voltaire (« Je serais consolé si je pouvais trouver en Angleterre quelque imagination comme Mme du Deffand » écrit-il lors de son exil), de Montesquieu, de d'Alembert (avec des réserves), a horreur des philosophes. Elle ne suit pas « la mode philosophique », ce qui, pour une femme de son milieu, est héroïque. Elle bataille avec Voltaire et lui écrit le 23 juillet 1760 : « On vous a donc bien dit du mal de moi ? Je passe donc dans votre esprit pour l’admiratrice des Fréron et des Palissot [Elle a soutenu Les Philosophes, pièce satirique de Charles Palissot, représentée en 1760 à la Comédie-Française], et pour l’ennemie déclarée des Encyclopédistes ? Je ne mérite ni cet excès d’honneur ni cette indignité. » Qui est ce « on » ? Il s’agit de d’Alembert qui avait écrit à Voltaire le 26 mai 1760 une lettre particulièrement grossière : « Je sais que cette vieille putain de du Deffand vous a écrit, et vous écrit peut-être encore contre moi et mes amis. Mais il faut rire de tout, et se foutre des vieilles putains, puisqu’elles ne sont bonnes qu’à cela. » Oui, ainsi parle l'ancien ami de Mme du Deffand, devenu l‘amoureux transi de Julie de Lespinasse !...      

Voltaire confident de ses humeurs

Lettres à Voltaire (Mme du Deffand)   Durant plus de 20 ans, Voltaire est le confident de son humeur noire, de ses vapeurs, de son ennui, on pourrait sans doute dire de son drame métaphysique. Voici, à cet égard, des extraits de leur correspondance.

   Dans une lettre à Voltaire, elle écrit : « Vous ne savez pas et ne pouvez savoir par vous-même quel est l'état de ceux qui pensent, qui réfléchissent, qui ont quelque activité et qui sont en même temps sans talent, sans occupation, sans dissipation [...]. Je n'ai plus de ressource contre l'ennui ; j'éprouve le malheur d'une éducation négligée ; l'ignorance rend la vieillesse bien plus pesante, son poids me paraît insupportable. »

   Anxieuse, elle devient boulimique. Voltaire lui écrit le 31 mai 1751 : « Conservez-vous, ne mangez point trop. Je vous ai prédit quand vous étiez si malade que vous vivriez très longtemps. Surtout ne vous dégoûtez point de la vie, car en vérité après y avoir bien rêvé on trouve qu’il n’y a rien de mieux. »

   Après sa brouille avec Julie de Lespinasse, elle lui écrit le 2 mai 1764 : « Il n’y a aucun état quel qu’il puisse être, qui me paraisse préférable au néant. [...] Écartez les vapeurs noires qui m’environnent. [...] Je vous aime de tout mon cœur, et vous me consolerez d’être née au moins quelque moment. »

   Voltaire lui répond : « Vous me faites une peine extrême, Madame. [...] Le courage, la résignation aux lois de la nature, le profond mépris pour toutes les superstitions, le plaisir noble de se sentir d’une autre nature que les sots, l’exercice de la faculté de penser sont des consolations véritables. [...] N’est-il pas vrai que s’il vous fallait choisir entre la lumière et la pensée vous ne balanceriez pas, et que vous préfèreriez les lueurs de l’âme à celles du corps ? »

   La marquise : « Non, Monsieur, je ne préfèrerais pas la pensée à la lumière, les yeux de l’âme à ceux du corps. Toutes mes observations me font juger que moins on pense, moins on réfléchit, plus on est heureux. » (Lettre du 29 mai 1764)

   Voltaire : « Je ne saurais souffrir que vous me disiez que plus on pense, plus on est malheureux. Cela est vrai pour ceux qui pensent mal. Mais vous dont l’âme se porte le mieux du monde, sentez, s’il vous plaît, ce que vous devez à la nature. » (Lettre du 4 juin 1764)

   La marquise : « Ne parlons plus du bonheur, c’est la pierre philosophale qui ruine ceux qui la cherchent. On ne se rend point heureux par système ; il n’y a de bonnes recettes pour le trouver que celle d’une de mes grand-tantes, de prendre le temps comme il vient et le gens comme ils sont ; j’y ajuterais encore une chose qui me semble plus nécessaire : être bien avec soi-même. » (17 juin 1764).

   Dans une autre, datée du 28 décembre 1765, elle confesse : « Tous discours sur certaine matière me paraissent inutiles ; le peuple ne les entend point, la jeunesse ne s'en soucie guère, les gens d'esprit n'en ont pas besoin, et peut-on se soucier d'éclairer les sots ? Que chacun pense et vive à sa guise, et laissons chacun voir par ses lunettes. Ne nous flattons jamais d'établir la tolérance ; les persécutés la prêcheront toujours, et s'ils cessaient de l'être, ils ne l'exerceraient pas. Quelque opinion qu'aient les hommes, ils veulent y soumettre tout le monde. » 

   « Enfin, monsieur, ayez pitié de moi et ne me laissez pas périr d’ennui. » (Lettre du 13 février 1766).

   « Écrivez-moi, réveillez-moi, aimez-moi, ou faites-en le semblant ; moi, je vous aime tout de bon, et je ne veux pas être si longtemps sans vous le dire. » (Lettre du 18 septembre 1766).

   Voltaire écrit le 18 juin 1770 : « On fait ce qu’on peut, Madame, dans nos déserts, pour vous faire passer quelques minutes à Saint-Joseph ; et malgré la crainte de vous ennuyer, on vous envoie ces deux feuilles détachées. Imposez silence à votre lecteur, sitôt que vous sentirez la moindre envie de bâiller. » 

   Par ailleurs, c'est à Mme du Deffand que Voltaire annonce en premier la mort de Mme du Châtelet, en dépit du portrait féroce qu'elle a fait de Pompon-Newton : « C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai recours dans le désespoir où je suis. » (Lettre du 10 septembre 1749).     

Lettre de Voltaire à Mme du Deffand (30 mars 1768)

Mme Denis   Le 30 mars 1768, Voltaire écrit cette lettre à Mme du Deffand. Il évoque sa vie à Ferney.

   « Quand j’ai un objet, Madame, quand on me donne un thème, comme par exemple, de savoir si l’âme des puces est immortelle ; si le mouvement est essentiel à la matière ; si les opéras-comiques sont préférables à Cinna et à Phèdre, ou pourquoi Mme Denis (1) est à Paris, et moi entre les Alpes et le mont Jura, alors j’écris régulièrement, et ma plume va comme une folle.

   L’amitié dont vous m’honorez me sera bien chère jusqu’à mon dernier souffle, et je vais vous ouvrir mon cœur.

   Mon âge de soixante-quatorze ans et des maladies continuelles me condamnent au régime et à la retraite. Cette vie ne peut convenir à Mme Denis, qui avait forcé la nature pour vivre avec moi à la campagne ; il lui fallait des fêtes continuelles pour lui faire supporter l’horreur de mes déserts, qui, de l’aveu des Russes, sont pires que la Sibérie pendant cinq mois de l’année. On voit de sa fenêtre trente lieues de pays, mais ce sont trente lieues de montagnes, de neiges et de précipices ; c’est Naples en été et la Laponie en hiver. Mme Denis avait besoin de Paris ; la petite Corneille (2) en avait encore plus besoin ; elle ne l’a vu que dans un temps où ni son âge ni sa situation ne lui permettaient de le connaître. J’ai fait un effort pour me séparer d’elles et pour leur procurer des plaisirs, dont le premier est celui qu’elles ont eu de vous rendre leurs devoirs.

   J’ai été pendant quatorze ans l’aubergiste de l’Europe, et je me suis lassé de cette profession. J’ai reçu chez moi trois ou quatre cents Anglais, qui sont tous si amoureux de leur patrie, que presque pas un seul ne s’est souvenu de moi après son départ, excepté un prêtre écossais, nomme Brown, ennemi de M. Hume, qui a écrit contre moi, et qui m’a reproché d’aller à confesse, ce qui est assurément bien dur.

   J’ai eu chez moi des colonels français, avec tous leurs officiers, pendant plus d’un mois ; ils servent si bien le roi, qu’ils n’ont pas eu seulement le temps d’écrire ni à Mme Denis ni à moi.

   J’ai bâti un château comme Béchamel (3), et une église comme Le Franc de Pompignan. J’ai dépensé cinq cent mille francs à ces œuvres profanes et pies ; enfin d’illustres débiteurs (4) de Paris et d’Allemagne, voyant que ces magnificences ne me convenaient point, ont jugé à propos de me retrancher les vivres pour me rendre sage. Je me suis trouvé tout d’un coup presque réduit à la philosophie. J’ai envoyé Mme Denis solliciter les généreux Français, et je me suis chargé des généreux Allemands.

   J’ai reçu de Hollande une Princesse de Babylone ; j’aime mieux les Quarante Ecus, que je ne vous envoie point, parce que vous n’êtes pas arithméticienne, et que vous ne vous souciez guère de savoir si le France est riche ou pauvre. La Princesse part sous l’enveloppe de Mme la duchesse de Choiseul (5) ; si elle vous amuse, je ferai plus de cas de l‘Euphrate que de la Seine.   

   J’ai reçu une petite lettre de Mme de Choiseul ; elle me paraît digne de vous aimer. Je suis fâchée contre M. le président Hénault (6), mais j’ai cent fois plus d’estime et d’amitié pour lui que je n’ai de colère.

   Adieu, madame, tolérez la vie : je la tolère bien. Il ne vous manque que des yeux (7), et tout me manque ; mais assurément les sentiments que je vous ai voués ne me manquent pas. »

Signature de Voltaire

 

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Notes

(1) Sa nièce et sa maîtresse à partir de 1744.

(2) Descendante de Corneille, que Voltaire protégeait et logeait à Ferney.

(3) Financier qui s’enrichit pendant les troubles de la Fronde, fut ensuite maître d’hôtel de Louis XIV et inventa la sauce Béchamel.

(4) Particulièrement le duc de Richelieu et le duc de Wurtemberg.

(5) Grande amie de Mme du Deffand.

(6) Amant de Mme du Deffand. Il venait d’écrire un article contre la tolérance.

(7) Mme du Deffand était devenue aveugle. 

Mme du Deffand s'ennuie sans Voltaire

   Dans sa lettre à Voltaire du mardi 21 mars 1769, Mme du Deffand écrit :

« …Ah ! mon Dieu, mon cher ami, que nous vous désirerions à nos petits soupers ! Le petit nombre de personnes qui y sont admises vous conviendrait bien. Ces petits comités sont les antipodes de feu l’hôtel de Rambouillet et des assemblées de nos beaux esprits d’aujourd’hui. Je ne sais plus qui, l’autre jour, disait d’eux qu’ils croyaient avoir inventé l’athéisme. Ils font grand cas de la nature et leur admiration exagérée me glace le sang. Avouez de bonne foi que, sans l’occupation que vous donne votre campagne, vous trouveriez que le spectacle de ces productions serait un plaisir bien tiède. Les fleurs du printemps, les moissons de l’été, les vendanges de l’automne et les glaces de l’hiver suffiraient-elles pour charmer vos ennuis ? Elles pourraient causer des transports à un aveugle-né qui recouvrait la vue : mais si vous traitiez un tel sujet, n’y joindriez-vous, pour le rendre intéressant, le rapport des quatre saisons aux quatre âges de la vie ?... »

Brouille

Dans une lettre à Horace Walpole du dimanche 15 septembre 1776, elle écrit :

« … On parla d’une brochure qui va paraître, dont le titre sera : Commentaire sur la vie de Voltaire. Il y parle, à ce qu’on dit, de toutes les personnes célèbres qu’il a connues. Madame Necker prétendait qu’il fallait que je fusse brouillée avec lui, parce que je n’y étais pas nommée. Je l’assurai, avec vérité, que j’en étais fort aise, et que je préférais d’être dans le nombre des personnes qu’il avait oubliées (1) qu’à côté de celles qu’il a célébrées : mesdames du Châtelet et Geoffrin y tiennent les premières places. Je serais bien fâchée d’être citée comme un bel esprit ; je n’ai jamais rien fait qui puisse m’attirer ce ridicule… »

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Notes

(1) Mme du Deffand a-t-elle oublié sa correspondance avec Voltaire où elle lui témoignait son admiration ? Encore de la jalousie ? Il est vrai qu’elle s’est toujours opposée à passer pour « un bel esprit »...  

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