Autoportraits de Mme du Deffand

Portraits littéraires de Mme du Deffand

   La préface de l’édition anglaise des Lettres de la marquise du Deffand, parue en 1810, comporte une analyse des portraits, un loisir élevé au rang de véritable genre littéraire dans la première moitié du 18e siècle (et aussi à la fin du 17e siècle d’ailleurs) :

   « Ces portraits descriptifs étaient l’occupation favorite des beaux-esprits des deux sexes durant la jeunesse de madame du Deffand ; c’était une espèce de composition, propre au genre d’esprit et aux habitudes de ceux qui s’y livraient ; c’était une manière ingénieuse de faire un compliment, de jeter un vernis sur de grands vices et d’attaquer en termes honnêtes, mais expressifs, de petits défauts. L’air de franchise et de vérité qu’on affectait était nécessaire pour faire paraître plus agréable les louanges prodigués aux qualités qui accompagnaient les défauts. En un mot, c’étaient les éloges académiques de ceux qui n’étaient d’aucune académie. »

   Mme de Deffand dresse ainsi une galerie de portraits : d’Alembert, la princesse de Talmont, la duchesse d’Aiguillon, la duchesse de Luynes, le président Hénault (son amant), le comte de Forcalquier, la duchesse de Chaulnes, la marquise de Mirepoix, la duchesse de Boufflers devenue la maréchale du Luxembourg, la marquise du Châtelet (la maîtresse de Voltaire), Horace Walpole (qu’elle aima), Pont-de-Veyle et bien d’autres… sans compter elle-même.

Portraits littéraires de Mme du Deffand par elle-même

   Voici deux portraits de Mme du Deffand, faits par elle-même. Le premier date de 1728, le second de 1774.

Premier portrait

   « Madame la marquise du Deffand paraît difficile à définir. Le grand naturel qui fait le fond de son caractère la laisse voir si différente d’elle-même d’un jour à l’autre, que quand on croit l’avoir attrapée telle quelle est, on la trouve l’instant d’après sous une forme différente. Tous les hommes ne seraient-ils pas de même s’ils se montraient tels qu’ils sont ? Mais pour acquérir de la considération, ils entreprennent, pour ainsi dire, de jouer de certains rôles auxquels ils sacrifient souvent leurs plaisirs, leurs opinions, et qu’ils soutiennent toujours au-dessus de la vérité.

   Madame la marquise du Deffand est ennemie de toute fausseté et affectation ; ses discours et son visage sont toujours les interprètes fidèles des sentiments de son âme ; sa figure n’est ni bien ni mal, sa contenance est simple et unie, elle a de l’esprit ; il aurait eu plus d’étendue et plus de solidité si elle se fût trouvée avec des gens capables de la former et de l’instruire ; elle est raisonnable, elle a le goût juste, et si quelquefois la vivacité l’égare, bientôt la vérité la ramène ; son imagination est vive, mais elle a besoin d‘être éveillée. Souvent elle tombe dans un ennui qui éteint toutes les lumières de son esprit ! Cet état lui est si insupportable, et la rend si malheureuse, qu’elle embrasse aveuglément tout ce qui se présente sans délibérer ; de là vient la légèreté dans ses discours et l’imprudence dans sa conduite, que l’on a peine à concilier avec l’idée qu’elle donne de don jugement, quand elle est dans une situation plus douce. Son cœur est généreux, tendre et compatissant ; elle est d’une sincérité qui passe les bornes de la prudence ; une faute lui coûte plus à faire qu’à avouer. Elle est très éclairée sur ses propres défauts, et découvre très promptement ceux des autres, et la sévérité avec laquelle elle se juge lui laisse peu d’indulgence pour les ridicules qu’elle aperçoit ; de là vent la réputation qu’elle a d’être méchante ; vice dont elle est très éloignée, n’ayant nulle malignité ni jalousie, ni aucun des sentiments bas que produit ce défaut. »   

Deuxième portrait

   « On croit plus d’esprit à madame du Deffand qu’elle n’en a : on la loue, on la craint, elle ne mérite ni l’un ni l’autre ; elle est, en fait d’esprit, ce qu’elle a été en fait de figure et ce qu’elle est en fait de naissance et de fortune, rien d’extraordinaire, rien de distingué ; elle n’a, pour ainsi dire, point eu d’éducation, et n’a rien acquis que par l’expérience : cette expérience a été tardive, et a été le fruit de bien des malheurs.

   Ce que je dirai de son caractère, c’est que la justice et la vérité, qui lui sont naturelles, sont les vertus dont elle fait le plus de cas.

   Elle est d’une complexion faible, toutes ses qualités en reçoivent l’empreinte.

   Née sans talent, incapable d’une forte application, elle est très susceptible d’ennui, et ne trouvant point de ressources en elle-même, elle en cherche dans ce qui l‘environne, et cette recherche est souvent sans succès ; cette même faiblesse fait que les impressions qu’elle reçoit, quoique très vives, sont rarement profondes ; celles qu’elle fait y sont assez semblables ; elle peut plaire, mais elle inspire peu de sentiments. »

   C’est à tort qu’on la soupçonne d’être jalouse, elle ne l’est jamais du mérite et des préférences qu’on donne à ceux qui en sont dignes, mais elle supporte impatiemment que le charlatanisme et les prétentions injustes en imposent ; elle est toujours tentée d’arracher les masques qu’elle rencontre, et c’est, comme je l’ai dit, ce qui la fait craindre des uns et louer des autres. »

Quant à son apparence...

   Sa nièce Julie de Lespinasse nous en trace ce portrait : « Ceux qui l’ont connue quand elle était jeune se souviennent qu’elle avait le plus beau teint du monde, l’air assez noble, tous les mouvements de son visage entièrement agréables, la physionomie très aimable et très spirituelle, des yeux d’aigle, vifs, perçants et parfaitement beaux. Les agréments de sa figure n’étaient point déparés par la sécheresse de sa gorge et de ses mains et les charmes de son esprit empêchaient presque qu’on s’aperçut du défaut qu’elle avait de parler du nez. »  

   Certes ! Mais, grande libertine dans sa jeunesse, maîtresse du Régent (et de bien d’autres) et point trop belle donc, elle s'entendait à séduire.

   Avant la soixantaine, elle s’installe dans la vieillesse avec philosophie et remise ses belles toilettes au grenier : « Je suis habillée comme une marchande de pommes », dit-elle. De son ancienne coquetterie, il lui reste une « netteté recherchée ». Elle porte des robes de teintes feuille morte, avec de larges manches recouvertes de broderies fines, et un col échancré...

   Ce qui ne l'empêche pas d'apprécier les plaisirs de la table : dans une de ses lettres, elle décrit l'ordinaire de ses repas lors d'un séjour chez une amie à la campagne : « un bon potage de riz, des figues et des petits raves, des saucisses, des filets de mouton à la provençale, une poularde en fricandeau, un gigot de mouton à l'estouffade avec des épinards, une rognonnade de mouton et un morceau de bœuf, des perdreaux rouges et deux plats d'entremets. »

   Il est vrai que chez elle, on mange peu et mal. Les hôtes de son salon s'en plaignent. C'est que Mme du Deffand a peu de moyens financiers. Début 1770, elle confie à Choiseul - elle est une grande amie de sa femme - le mémoire ci-dessous concernant l’état de ses finances suite aux nouveaux édits diminuant la valeur d’un grand nombre de pensions. Elle l'inclut dans sa lettre à Horace Walpole du vendredi 2 février 1770.    

   « Le roi accorda à madame du Deffand, en 1763, à la sollicitation de la reine (1), une gratification annuelle de six mille livre. Cette princesse l’honorait de sa protection, en considération de feu sa tante la duchesse de Luynes dont les services assidus, le respectueux attachement, l’absolu dévouement, avaient mérité de Sa Majesté ses bontés, son amitié et sa reconnaissance.

   Aujourd’hui, madame du Deffand, âgée de soixante-treize ans, privée de la vue, dont les infirmités augmentent les besoins, est contrainte à faire des retranchements sur les choses les plus nécessaires. Elle perd trois mille livres de rente par les nouveaux arrangements ; elle a représenté sa situation à M. le contrôleur général ; mais comme il s’est fait une loi de ne faire aucune exception, elle n’en a rien obtenu. C’est à la bonté du roi qu’elle a recours. M. le contrôleur général ne fera aucune difficulté contre une nouvelle grâce que le roi voudrait bien lui accorder. Elle sait bien qu’elle ne mérite rien par elle-même ; mais la reine l’honorait de ses bontés ; Sa Majesté avait cherché à reconnaître l’attachement et les services de madame de Luynes par la protection qu’elle accordait à sa nièce ; et la compassion de la reine avait ajouté un motif de plus.

   Voilà les seuls titres de madame du Deffand pour implorer la bonté du roi ; elle n’oserait parler de son respectueux attachement, quoique aucun de ses sujets n’en ait un plus véritable. » 

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Note :

(1) L’épouse de Louis XV.

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