Corneille et Mme du Deffand

Corneille chez lui près de Rouen   Mme du Deffand a une prédilection pour Corneille, non dépourvue de réserves toutefois : elle lui trouve du génie mais déplore son manque de « goût », dans le sens du 18e siècle.

   * « … J’espère que votre Corneille me tirera de cet état [de tristesse]. Je n’ai encore lu que l’épître à l’Académie et la préface. On est tout étonné, en lisant ce que vous écrivez, que tout le monde n’écrive pas bien : il semble qu’il n’y a rien de si facile que d’écrire comme vous, et cependant personne au monde n’en approche ; il n’y a que Cicéron qui, après vous, est tout ce que j’aime le mieux… » (À Voltaire, le 2 mai 1764).

   * « … Si j’étais avec vous, j’aurais l’audace de vous faire quelques représentations sur quelques-unes de vos critiques sur Corneille. Je les trouve presque toutes fort judicieuses ; mais il y en a une dans les Horaces à laquelle je ne saurais souscrire ; mais vous vous moqueriez de moi si j’entreprenais une dissertation… » (Au même, le 16 mai). 

   * « … Vous voulez que je vous dise mon sentiment sur votre Corneille, c’est certainement vous moquer de moi. Si je vous voyais, je hasarderais peut-être de vous obéir, mais comment aurais-je la témérité de vous critiquer par écrit ? Il faut que vous réitériez encore cet ordre pour que j’y puisse consentir. Je vous dirai seulement que vous êtes cause que je relis toutes les pièces de Corneille. Je n’en suis encore qu’à Héraclius. Je suis enchantée de la sublimité de son génie et dans le plus grand étonnement qu’on puisse être en même temps si dépourvu de goût. Ce ne sont point les choses basses et familières qui me surprennent et qui me choquent, je les attribue au peu de connaissance qu’il avait du monde et de ses usages ; mais c’est la manière dont il tourne et retourne la même pensée, qui est bien contraire au génie, et qui est presque toujours la marque d’un petit esprit… » (Au même, le 29 mai).

   * « … Je viens de relire Héraclius ; j’approuve toutes vos critiques ; mais malgré cela, cette pièce fait un grand effet sur le théâtre ; c’est comme ces statues qui sont faites pour le cintre, et non pour la paroi : je conviens qu’il y a des défauts considérables qui choquent à la lecture et qui échappent à la représentation ; cela n’excuse pas les fautes, il faut les faire sentir, et la critique est très nécessaire pour maintenir le goût. Ce que j‘ai pris la liberté de condamner, c’est ce que vous dites dans les Horaces sur le monologue de Camille, qui précède sa scène avec Horace. Vous trouvez qu’il n’est pas naturel qu’elle excite sa fureur, en se rappelant tout ce qui peut l’augmenter. J’ai prêté ce volume-là, et j‘en suis fâchée, parce que je vous dirais bien plus clairement le jugement que j‘en ai porté. En général, je trouve que Corneille démêle avec beaucoup de justesse et exprime avec beaucoup de force les grandes passions et tous leurs différents mouvements ; il est incompréhensible qu’un génie aussi sublime soit si dépourvu de goût… » (Au même, le 17 juin).

   * « … Je vous ne demande très humblement pardon, mais je vous trouve un peu injuste sur Corneille. Je conviens de tous les défauts que vous lui reprochez, excepté quand vous dites qu’il ne peint jamais la nature. Convenez du moins qu’il la peint suivant ce que l’éducation et les mœurs du pays peuvent l’embellir ou la défigurer, et qu’il n‘y a point dans ses personnages l’uniformité qu’on trouve dans presque toutes les pièces de Racine. Cornélie est plus grande que nature, j’en conviens, mais telles étaient les Romaines ; et presque toutes les grandes actions des Romains étaient le résultat de sentiments et de raisonnements qui s’éloignaient du vrai. Il n’y a peut-être que l’amour qui soit une passion naturelle et c’est presque la seule que Racine ait peinte et rendue, et presque toujours à la manière française. Son style est enchanteur et continûment admirable. Corneille n’a, comme vous dites, que des éclairs ; mais qui enlèvent, et qui font que, malgré l’énormité de ses défauts, on a pour lui du respect et de la vénération. Il faut être ben téméraire pour oser vous dire si librement son avis. Mais permettez-moi d’en rester là et souffrez que je vous juge ainsi que ces deux grands hommes. Vous avez la variété de Corneille, l’excellence du goût de Racine, et un style qui vous rend préférable à tous les deux, parce qu’il n‘est ni ampoulé, ni sophistiqué, ni monotone… ». (Au même, le 18 juillet).   

   * « … [Après une représentation d’un auteur médiocre] J’aurais voulu entendre Corneille, lui seul avait l’énergie et la force et l’élévation qui rendent les grandes passions et la sublimité des grands sentiments… » (Au même, le 20 février 1767).

   * « … Ne sachant plus que lire, je me suis jetée dans le théâtre de Corneille ; il me ravit d’admiration ; je lui pardonne tous ses défauts : il n’a jamais la faiblesse de notre nation, mais il manque souvent de l’élégance de notre style… » (Au même, un samedi matin entre le 20 février et le dimanche 8 mars de la même année).

   * « … Je vous appliquerai ce vers de Corneille dans Nicomède : « Vous avez de l’esprit, si vous n’avez du cœur. » (A Horace Walpole, le dimanche 11 juin 1769).  

   * « … À l’ égard de notre théâtre, je ne m’éloigne pas de votre façon de penser ; mais Athalie me paraît une très belle pièce, et je trouve de grandes beautés dans Andromaque ; le style de Racine a une élégance charmante, mais qui peut-être n’est sentie que par nous. Il y a des beautés dans Corneille qui ressemblent beaucoup (à ce que j’imagine) à plusieurs traits de votre Shakespeare… » (Au même, le 8 août 1773).

   * « … Ne sachant plus que lire, j’ai repris Corneille ; Cinna m’a enlevée, et Polyeucte m’a fait plaisir ; nos auteurs sont des mirmidons en comparaison et je préfère Corneille, malgré ses défauts, à nos tragiques les plus corrects. Nous comptâmes hier, l’abbé Barthélémy et moi, combien il y avait aujourd’hui d’auteurs de tragédie vivants : vous ne le croirez pas, il y en a soixante-trois, dont plus des trois quarts des pièces ont été jouées, et toute imprimées […]. Jamais, non jamais il n‘y a eu tant d’esprit et, vous pouvez en conclure, si peu de goût : oh ! pour le coup, en voilà assez. » (Au même, le dimanche 17 avril 1774).  

   * « Je t’ai comblé d’ennuis, je t’en veux accabler. » J’entends parler de mes lettres : il n’y a point d’occasions dont je n’aie fait usage pour vous écrire ; mais comme il me paraît que je ne vous fatigue pas, je continuerai : c’est une citation de Corneille par où commence celle-ci ; j’ai substitué le mot ennui à celui de bien… » (Au même, le dimanche 23 mars 1777).

   * « … J’ai le projet de lire alternativement Corneille, Racine et Voltaire, et de me laisser aller à l’impression que j’en recevrai. J’ai déjà commencé ; j’ai lu d’abord Iphigénie, ensuite Le Cid et puis Zaïre. Je continuerai ainsi. On m’a lu ce matin les Horaces. » (Au même, le 1er octobre 1779).    

   * « … Je crois vous avoir mandé que je lis actuellement les Théâtres de Corneille, Racine et Voltaire ; je trouve ce dernier bien inférieur nullement digne d’être comparé aux deux autres ; tous ses personnages ne sont que lui-même ; autant il est charmant dans ses épîtres et dans plusieurs morceaux de sa Henriade, autant il est froid et médiocre dans ses tragédies… » (Au même, le 8 octobre 1779).    

   En une quinzaine d’années, ses goûts ont évolué : après avoir porté Voltaire aux nues, elle prend un certain recul. Était-elle bien franche lorsqu’elle écrivait à Voltaire dans les années 1760 ?

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