Mmes de Genlis et du Deffand

Témoignage de Mme de Genlis sur Mme du Deffand

Mme de Genlis dans sa jeunesse   Après avoir évoqué Mmes d'Epinay et d'Houdetot, Mme de Genlis témoigne ainsi de Mme du Deffand dans ses Mémoires :

   « ... Madame du Deffand (1) était parente de MM. de Genlis ; mais comme elle avait eu dans sa jeunesse et dans son âge mûr une conduite très philosophique, madame de Puisieulx (2) m’avait défendu de la voir : c’était de sa part une vilaine rancune de scandale, que les quatre-vingt-quatre ans de madame du Deffand auraient dû lui ôter. Madame du Deffand m’écrivit les plus aimables billets pour m’engager à l’aller voir et j’en obtins la permission de madame de Puisieulx.

   Je n’avais nulle envie de connaître madame du Deffand. Je me la représentai apprêtée, pédante, précieuse. J’étais surtout effrayée de l’idée que je me trouverais au milieu d’un cercle de philosophes. J’imaginais qu’étant ainsi en force, ils parleraient et disserteraient avec ce tom emphatique qu’ils prennent tour à tour dans leurs écrits et je sentais que je ferais une triste figure dans cet étrange assemblé, présidée par une sybille, enthousiaste de toutes ces déclamations, et qu’il était impossible de contredire ouvertement puisque, aveugle et octogénaire, elle était doublement respectable par la vieillesse et par le malheur. Enfin, je pris une courageuse résolution – je me rendis le soir même, à Saint-Joseph, chez madame du Deffand. Il y avait assez de monde chez elle et j’aperçus avec plaisir deux ou trois hommes de ma connaissance. Madame du Deffand me reçut à bras ouverts et je fus agréablement surprise en lui trouvant beaucoup de naturel et l’air de la bonhomie. C’était une petite femme maigre, pâle, blanche, qui n’a jamais dû être belle parce qu’elle avait la tête trop grosse et les traits trop grands pour sa taille. Cependant elle ne paraissait pas aussi âgée qu’elle l’était en effet. Lorsqu’elle ne s’animait pas en causant, on voyait sur son visage l’expression d’une morne tristesse ; en même temps on remarquait sur sa physionomie et dans toute sa personne une sorte d’immobilité qui avait quelque chose de très frappant. Quand on lui plaisait, elle était accueillante ; elle avait même des manières très affectueuses. Les personnes incapables d’aimer ne connaissent pas la différence infinie qui se trouve entre la bienveillance et l’amitié ; un goût est pour elles un attachement ; elles croient aimer dès qu’elles ont envie de plaire et qu’on les amuse. Cette erreur, qui avilit les femmes dans leur jeunesse, leur donne, dans l’âge avancé, toutes les apparences de l’affectation et de la fausseté. Il est vrai que ces démonstrations de tendresse ne signifient rien de ce qu’elles semblent exprimer mais presque toujours elles sont prodiguées de bonne foi.     

   On ne parla chez madame du Deffand ni de philosophie, ni même de littérature : la compagnie était composée de gens de différents états ; les beaux esprits s’y trouvaient en petit nombre et ceux qui vont dans le monde y sont communément aimables quand ils n’y dominent pas. Madame du Deffand causait avec agrément ; bien différente de l’idée que je m’étais faite d’elle, jamais elle ne montrait de prétentions à l’esprit ; il était impossible d’avoir un ton moins tranchant ; ayant très peu réfléchi (3), elle n’était dominée que par la seule habitude. Elle eut, dit-on, sans aucun système, une conduite très philosophique dans sa jeunesse. On était alors si peu éclairé, que madame du Deffand fut longtemps, sinon bannie de la société, du moins traitée avec cette sécheresse qui doit engager à s’en exiler soi-même. Trente ans après, la lumière commençant à se répandre, madame du Deffand crut se rétablir dans le monde en adoptant des principes qui la justifiaient. La philosophie sauvait l’humiliation de rougir du passé ; il était agréable de pouvoir tout à coup regarder en arrière, non seulement sans regret et sans honte, mais avec satisfaction et une sorte d’orgueil ; et, au lieu d’avouer qu’on s’était conduit avec beaucoup d’imprudence et d’étourderie, de pouvoir se vanter d’avoir été, par cette heureuse inspiration, disciple des philosophes à naître ; et enfin, il était beau d’avoir le droit de dire à tous les grands et célèbres moralistes du jour : Ce que vous prêchez, je l’ai fait avant que vous eussiez instruit l’univers.  

   Madame du Deffand n’ayant de sa vie médité une opinion, au fond de l’âme n’en avait point ; elle n’était même pas sceptique. Pour douter, pour balancer, il faut du moins avoir superficiellement comparé et fait quelque examen ; et c’est une peine qu’elle n’avait jamais voulu prendre. Elle se peignait très bien elle-même, en disant qu’elle laissait flotter son esprit dans le vague. Triste situation à tous les âges, surtout à quatre-vingt ans ! Cette paresse d’esprit et cette insouciance lui donnaient dans la conversation tout l’agrément de la douceur. Elle ne disputait point ; elle était si peu attachée au sentiment qu’elle énonçait, qu’elle ne le soutenait jamais qu’avec une sorte de distraction. Il était presque impossible de la contredire ; elle n’écoutait pas ou elle paraissait céder et elle se hâtait de parler d’autre chose. Elle me fit promettre de revenir la voir à l’heure où, sortie de son lit, elle achevait de s’habiller, elle était toujours seule, c’est-à-dire entre trois et quatre heures de l’après-midi car elle avait depuis longtemps perdu le sommeil. On lui faisait la lecture durant la nuit et elle ne s’endormait jamais avant le jour. J’y retournai le surlendemain. Je la trouvai dans son fauteuil, un valet de chambre assis à côté d’elle lui lisait tout haut un roman. Le roman l’ennuyait et elle parut charmée de ma visite : je restai deux ou trois heures avec elle et j’écoutais presque toujours […].      

   On m’avait dit que madame du Deffand était méchante, c’est ce que je n’ai jamais remarqué ; elle n’était même pas médisante. Il y avait dans son caractère tant de faiblesse, d’insouciance et de légèreté, qu’un sentiment vif ne pouvait l’agiter longtemps ; elle n’était pas plus capable de haïr que d’aimer. Brouillée avec d’Alembert, elle me parla de ses démêlés avec lui (4), mais sans aigreur et sans ressentiment : c’était un simple récit et non des plaintes. Son cœur avait bien vieilli, la philosophie avait tout à fait desséchée et son esprit n’avait point mûri : il était plus jeune qu’il n’aurait dû l’être quand elle n’aurait eu que vingt-cinq ans. Elle avait craint confusément toute sa vie de réfléchir ; cette crainte, devenue terreur, lui donnait une véritable aversion pour tout ce qui était solide ; elle était accablée de vapeurs et d’une tristesse invincible et elle redoutait mortellement les conversations sérieuses ; elle les repoussait même avec sécheresse ; il fallait pour lui plaire ne l’entretenir que de bagatelles. Tout ce qui ressemblait à la raison lui faisait peur ; c’était une chose extraordinaire de voir une personne de cet âge, infirme, souffrante, mélancolique, exiger des autres une éternelle gaieté qu’elle ne paraissait jamais partager car elle ne jouait rien. La perte de la vue ne l’affectait pas du tout ; elle me dit qu’elle aimait mieux être aveugle que d’avoir un rhumatisme douloureux. Quand elle perdit la vue, ce fut sans un violent chagrin parce qu’elle conserva pendant plus de cinq ans l’espoir de la recouvrer ; et lorsqu’après avoir consulté tous les charlatans du monde, elle eut épuisé vainement tous les remèdes, elle prit facilement son parti sur son état ; elle y était parfaitement accoutumée. Ce n’était pas là ce qui l’attristait : elle écartait avec peine de funestes idées inspirées par l’âge et par les souffrances. Un jour je hasardai de lui parler de la mort religieuse du président Hénault (5). Elle m’interrompit et avec un ton ironique et un sourire forcé : « Est-ce un sermon que vous me préparez là ? » dit-elle. Je me mis à rire en l’assurant que j’aimais beaucoup mieux l’écouter que prêcher. Elle n’avait point de religion mais elle n’était point impie et, malgré tout le pouvoir d’une longue habitude, elle n’était point philosophe. Son existence, comme celle de tant d’autres, n’a dépendu que de ses liaisons ; on sentait que si elle eût vécu avec des gens religieux, elle eût été dévote ; et ses derniers jours que l’ennui consumait, que la crainte empoisonnait, auraient été paisibles, sereins et se seraient écoulés doucement. »     

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Notes

(1) Mme du Deffand recevait les grands seigneurs cultivés et spirituels qui pouvaient adopter chez elle les allures libres des gens de lettres. Montesquieu, Marivaux, Sedaine, Condorcet, des étrangers de marque comme Gibbon, Hume, Horace Walpole (dont elle tomba amoureuse) ou d’Alembert.

(2) ou Mme de Puisieux.

(3) Mme du Deffand se plaignait en effet de son manque de culture et d'instruction.

(4) Lorsque Mlle de Lespinasse se brouilla avec sa tante, Mme du Deffand, et forma son propre salon, d’Alembert la suivit (secrètement amoureux d’elle) et rompit avec Mme du Deffand.  

(5) Charles-François Hénault, président au parlement de Paris, surintendant de la maison de la reine, grand épicurien, était un habitué des salons mondains et intellectuels. Après avoir été l’amant de la maréchale d’Estrées, il devint celui de Mme du Deffand pendant plus de dix ans.

Témoignage de Mme du Deffand sur Mme de Genlis

   Autant Mme du Deffand déteste Mme Geoffrin et Mme du Châtelet, autant elle apprécie Mme de Genlis, pourtant bien souvent décriée...

    * « … Je vous offre aussi un volume qui contient sept comédies de madame de Genlis, qu’elle a faites pour l’éducation de ses enfants, et qu’elle leur a fait jouer. Il y en a trois ou quatre, que je trouve extrêmement jolies, d’un très bon style, facile, simple, naturel ; c’est ce qui m’a fait le plus de plaisir de tout ce que nous avons eu de nouveau depuis des années. Cette madame de Genlis est nommée gouvernante des princesses d’Orléans ; on ne saurait douter qu’elle n‘entende très bien l’éducation et qu’elle n’ait beaucoup d’esprit… » (A Horace Walpole, le 6 août 1779).   

   * « … Nous avons aussi pour nouveauté quatre volumes de comédies de madame de Genlis, qui ne sont pas, à tout prendre, de vraies comédies, mais que je trouve agréables, d’un style excellent, remplies d’une morale très utile, et qui prouvent qu’elle a du mérite. Il y a des peintures de toutes sortes d’états, qui sont de la plus parfaite ressemblance ; ses scènes sont trop longues et il y a peut-être un peu de monotonie dans tout son ouvrage ; mais elle donne l’idée d’une femme de beaucoup d’esprit et d’un très bon caractère. Il y a une sorte de parenté entre elle et moi, son mari est du même nom qu’avait feu ma mère ; je lui ai écrit quatre lignes pour lui marquer combien j’étais contente de son ouvrage : sa réponse est parfaitement écrite ; peut-être la joindrai-je à tout ce que je vous enverrai. » (Au même, le 3 février 1780).

   * « … Je suivrais votre conseil de former une liaison avec madame de Genlis, mais cela ne se peut pas ; elle s’est dévouée à l’éducation des filles de M. le duc de Chartres, qui a fait bâtir une maison dans un terrain contigu et appartenant à Belle-Chasse : vous savez que c’est presque à ma porte, mais elle se retire tous les jours à dix heures ; ainsi il ne peut être question des soirées, et c’est le seul temps où je peux jouir de la société. De plus, M. de Chartres a loué une maison à Bercy, où elle ira s’établir avec les petites princesses le premier de mai, et n’en reviendra qu’au mois de septembre. Je ne connais point son caractère, elle a beaucoup d’esprit, et je lui ai donné une très bonne idée du vôtre, en lui disant que vous aviez lu son Théâtre et que vous m’en aviez fait beaucoup d’éloges. J’assistai l’autre jour à une lecture d’une comédie qu’il y a cinq ans qu’elle a faite, qui a pour titre L’Ingénue. Le sujet a de la ressemblance à celui de La Pupille faite par Fagan, mais l’intrigue et les caractères sont différents, il y a des scènes très agréables ; avec des corrections qui sont nécessaires, je crois qu’elle réussirait sur le théâtre… » (Au même, le 4 avril 1780).

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