« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Raison et sentiment

Mme du Deffand entre raison et sentiment

   On peut dire que l'histoire de Mme du Deffand est l'histoire même de son siècle : née sous Louis XIV en 1697, elle meurt sous Louis XVI en 1780 et en représente l'exacte évolution.

Raison

   Enfant, elle a pour principe de n'écouter que sa raison et, au couvent, prêche l'irréligion auprès de ses camarades. On la fait examiner par un prédicateur illustre, Massillon, qui conseille de lui faire lire un « catéchisme de cinq sous » : inutile de lutter contre son terrible orgueil intellectuel.

   Elle se marie et devient l'une des femmes les plus brillantes et les plus frivoles de la régence. Mais, peu à peu, la mondaine superficielle se transforme en femme d'esprit. Elle ouvre un salon et s'entoure de personnes cultivées dont la causerie la délivre un moment d'elle-même car elle est en proie à une lassitude infinie et à une profonde détresse morale. Le sens de la vie et de l'univers échappe à notre raison :

   « Ah ! la raison, la raison ! qu'est-ce que c'est que la raison ? quel pouvoir a-t-elle, quand est-ce qu'elle parle ? quand est-ce qu'on peut l'écouter ? quel bien procure-t-elle ? Elle triomphe des passions ? Cela n'est pas vrai ; et si elle arrêtait les mouvements de notre âme, elle serait cent fois plus contraire à notre bonheur que les passions ne peuvent l'être ; ce serait vivre pour sentir le néant, et le néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas. » (Lettre à Horace Walpole du 23 mai 1767).

   Elle ne croit pas davantage en l'amitié : « J'admirais hier au soir le monde qui était chez moi ; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressort, qui allaient, venaient, parlaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans sentir ; chacun jouait son rôle par habitude. Et moi, j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires ; je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions ; que je m'étais creusé moi-même tous les abîmes dans lesquels j'étais tombée ; qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne ; que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne me connaissais pas moi-même. » (Lettre à Horace Walpole du 29 octobre 1766). Toutefois, elle entretient une longue correspondance avec Voltaire à propos de littérature et de métaphysique.  

   Elle en arrive à un état de sécheresse absolue, redouble son ennui en l'analysant et en trouve une saisissante formule : c'est « la privation du sentiment avec la douleur de ne pouvoir s'en passer. » (Lettre à la duchesse de Choiseul (1) du 26 mai 1765).

   Tel est donc l'aboutissement de ce siècle sceptique et railleur, ayant trop abusé de l'esprit.

Sentiment

   Elle représente également son siècle par la révolution qui se fait en elle : dans son extrême vieillesse, elle retrouve le don d'aimer : elle a près de soixante-dix ans quand, en 1766, elle voue à l'Anglais Horace Walpole, qui a vingt ans de moins qu'elle, une affection passionnée, à la fois maternelle et enfantine. Il se montre réservé, craignant le ridicule, mais rien ne la rebute : il blesse son cœur, mais du moins il le remplit et elle échappe ainsi, par le sentiment à son plus féroce ennemi, l'ennui.

   Raison et sentiment, tels sont bien les deux pôles de ce 18e siècle riche en contrastes.

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Notes

(1) Il s'agit de la jeune duchesse de Choiseul qui va résider avec son époux disgracié (après avoir été le premier ministre de Louis XV) à Chanteloup, près d'Amboise.  

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