« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Beau et beauté (Voltaire)

Article « Beau, Beauté » de Voltaire (Dictionnaire philosophique)

   « Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté, le grand beau, le to kalon (1). Il vous répondra que c’est la femelle avec deux gros yeux ronds, sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un nègre de Guinée : le beau est pour lui une peau noire huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté.

   Interrogez le Diable ; il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias ; il leur faut quelque chose de conforme à l’archétype du beau en essence, au to kalon.

   J’assistais un jour à une tragédie auprès d’un philosophe. « Que cela est beau ! disait-il. - Que trouvez-vous là de beau ? lui dis-je. - C’est, dit-il, que l’auteur a atteint son but. » Le lendemain il prit une médecine qui lui fit du bien. « Elle a atteint son but, lui dis-je ; voilà une belle médecine ! »Il comprit qu’on ne peut dire qu’une médecine est belle, et que pour donner à quelque chose le nom de beauté, il faut qu’elle vous cause de l’admiration et du plaisir. Il convint que cette tragédie lui avait inspiré ces deux sentiments, et que c’était là le to kalon, le beau.

   Nous fîmes un voyage en Angleterre : on y joua la même pièce, parfaitement traduite ; elle fit bâiller tous les spectateurs. « Oh, oh, dit-il, le to kalon n’est pas le même pour les Anglais et pour les Français. » Il conclut, après bien des réflexions, que le beau est très relatif, comme ce qui est décent au Japon est indécent à Rome, et ce qui est de mode à Paris ne l’est pas à Pékin ; et il s’épargna la peine de composer un long traité sur le beau. »

Voltaire, article « Beau, beauté », Dictionnaire philosophique portatif (1764)

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Notes

(1) Le Beau en grec.

Commentaire

   Depuis l’Antiquité, les philosophes n’ont eu de cesse de définir la notion de beauté, comme en témoignent de nombreux traités esthétiques. Voltaire, écrivain des Lumières, combat les préjugés et l’intolérance, comme ici dans son Dictionnaire philosophique portatif où, sous une forme militante, il traite un sujet philosophique, la notion du « Beau ». Voltaire surprend ses lecteurs par une argumentation originale, en rupture totale avec les codes du genre, qui se développe selon trois axes : le comique, l’importance d’une réflexion adaptée et le choix d’une forme accordée à la thèse défendue.

   Évoquer un « crapaud » ou le « diable » sont des références peu crédibles et des arguments d’autorité bien incertains. En effet, les verbes demander ou interroger que Voltaire utilise à la forme injonctive, ont peu de chance d’être suivis d’une réponse, tout comme l’exemple du « nègre de Guinée » dont le lecteur ne parle pas la langue, si du moins il se rend en Afrique, ce qui, au XVIIIe siècle, n’est pas à la portée de tous. Tout aussi cocasse s’avère l’exemple de la prise de « médecine », c’est-à-dire d’une purge, par définition peu esthétique dans ses conséquences organiques. Voltaire se moque également des « philosophes », les soi-disant détenteurs du savoir : d’abord, il les interroge en dernier, ce qui montre le peu d’importance qu’il leur accorde dans ce domaine, ensuite il dévalorise leur langage savant, le traitant de « galimatias », utilisant lui-même des formules peu accessibles au lecteur, comme le grec « to kalon » ou encore « l’archétype du beau en essence ». Enfin, il les fait passer pour des êtres au discours maladroit, inintéressant et qui n’apporte rien, comme « Que cela est beau ! » ou bien un simple « Oh ! oh » ou encore « après bien des réflexions ».

   Voltaire rejette donc le savoir théorique des philosophes imbus de certitudes et le remplace par une autre mode de réflexion, la démarche expérimentale, qui requiert observation d’exemples et bon sens. Pour cela, il compare la réception d’une tragédie en France et en Angleterre, pays qui accueillit Voltaire lors de son exil et qu’il connaît bien : la pièce de théâtre séduit les spectateurs français mais ennuie les Anglais. Qu’en conclure, sinon que le beau est relatif ? Il dépend avant tout du contexte culturel : pourtant, l’Angleterre est proche ; que dire alors de la conception de la beauté dans des pays exotiques comme le « Japon » ?

   Pour défendre sa thèse, Voltaire n’écrit pas un essai théorique mais utilise une forme dialoguée et vivante et ne craint pas les anecdotes, reflets de la vie réelle, comme la soirée au théâtre, la purgation et le voyage en Angleterre. Par ailleurs, la dernière phrase est une chute remarquable qui résume parfaitement la pensée de l’auteur : il est inutile d’écrire un traité sur le Beau puisqu’il est relatif. Raison pour laquelle Voltaire a choisi cette brève conclusion, nous invitant ainsi à relire son texte, véritable modèle pour un tel sujet.

   Ainsi, Voltaire apporte une argumentation originale à sa thèse sur la relativité du Beau et l’impossibilité de le définir dans un traité philosophique. Il utilise le comique, prend des exemples farfelus et ridiculise la philosophie même, qui se croyait la seule apte à traiter un tel sujet. Les questions esthétiques intéressent la philosophie des Lumières. Diderot a écrit l’article « Beau » pour l’Encyclopédie : pour lui, la beauté n’est qu’une « perception des rapports ». On pourrait en conclure, outre à la relativité du Beau, à sa subjectivité.     

   Remarque : Mme de Staël, dans son ouvrage De la Littérature, démontre à sa manière la relativité du Beau.

A propos de la beauté des yeux

L'Oeil de Marie-Antoinette   Hier comme aujourd'hui, le regard joue beaucoup dans la beauté d'une femme. Lisons ce qui suit :

   « L'œil fait à lui seul presque toute la physionomie. Point de visages gracieux, quelques réguliers qu'ils puissent être, sans l'expression du regard. On rencontre des fronts polis et colorés qui sont des figures fort insipides, faute de l'œil qui n'exprime pas quelques qualités de l'esprit. L'œil doit être transparent comme le diamant. Une certaine langueur douce le rend bien plus beau que ne fait la vivacité. L'œil ne doit prendre aucune forme géométrique. Les yeux ronds ou absolument oblongs, ou saillants, ont peu d'agrément. Comme c'est l'âme qui fait le regard et que les belles âmes sont en petit nombre, les beaux yeux sont assez rares. Il y a le feu de la jeunesse qui, à un certain âge, leur prête du brillant ; mais l'on reconnaît que ce sont des yeux passionnés, et non des yeux qui aient l'expression du sentiment. »

Sources : Sébastien Mercier, Tableaux de Paris.

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