« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Beauté selon Diderot

Beauté féminine

Jeune fille du 18e siecle   Dans ses Essais sur la peinture, Diderot écrit :

   « Chaque âge a ses goûts. Des lèvres vermeilles bien bordées, une bouche entrouverte et riante, de belles dents blanches, une démarche libre, le regard assuré, une gorge découverte, de belles grandes joues larges, un nez retroussé me faisaient galoper à dix-huit ans. Aujourd'hui que le vice ne n'est plus bon et que je ne suis plus bon au vice, c'est une jeune fille qui a l'air décent et modeste, la démarche composée, le regard timide, et qui marche en silence à côté de sa mère, qui m'arrête et me charme. »

   Dans un autre fragment intitulé « Les Âges » :

   « Je me promène au Palais-Royal, je vois passer une jeune cervelle, de longues boucles de cheveux tombent sur ses épaules ; elle promène ses regards de droite et de gauche ; sa gorge est à moitié découverte, elle rit aux éclats et son ris montre deux rangs de dents blanches comme le lait ; ses lèvres sont rebondies, ses joues larges et vermeilles, c'est un embonpoint, une fermeté de chair qui promet au toucher la solidité, et au plaisir de la sûreté. Ses jupons trop courts laissent admirer un petit pied et une jambe faite au tour. »

   Gageons que dans ce deuxième extrait, il s'imagine plus jeune...

La beauté en peinture dans les Salons

La robe de chambre de Diderot

   Dans une lettre du 15 février 1769 (Correspondance littéraire), Diderot s’interroge sur sa nouvelle robe de chambre, texte célèbre. Il ne roule pas sur l’or et Mme d’Épinay lui a offert une magnifique robe de chambre. Il regrette l’ancienne : « Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât [1] ; car l’indigence est presque toujours officieuse. […] À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis ! […] Où est mon ancien, mon humble, mon commode lambeau de Callemande [2] ? Mes amis, gardez vos vieux amis. Mes amis, craignez l’atteinte de la richesse. Que mon exemple vous instruise. [...] Écoutez les ravages du luxe, les suites d’un luxe conséquent. Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles qui m’environnent. Une chaise de paille, une table de bois, une tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques estampes enfumées, sans bordure [3], clouées par les angles sur cette tapisserie, entre ces estampes trois, quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l’indigence la plus harmonieuse. Tout est désaccordé. Plus d’ensemble, plus d’unité, plus de beauté. »

   Sensible à l’esthétique et à l’unité d’une composition (Salons), Diderot déplore l’inadéquation entre sa luxueuse robe de chambre et la simplicité austère, voire indigente, de son logis. Rue Taranne, entre les livres de sa bibliothèque aussi en désordre que sa table à écrire, se cache un buste en plâtre de Socrate, Socrate dont le profil figure également sur le sceau dont il cachète ses lettres. Sagesse ?...

   C'est l'occasion pour Diderot d'écrire quelques pages non précisément sur son mépris du luxe mais sur l'accord, l'harmonie et l'unité nécessaires entre les divers éléments d'une demeure, d'un vêtement ou d'une condition sociale : « Je puis supporter sans dégoût la vue d'une paysanne. Ce morceau de toile grossière qui couvre sa tête ; cette chevelure qui tombe éparse sur ses joues ; ces haillons troués qui la vêtissent à demi ; ce mauvais cotillon qui ne descend qu'à la moitié de ses jambes ; ces pieds nus et couverts de fange ne peuvent me blesser. C'est l'image d'un état que je respecte. C'est l'ensemble des disgrâces d'une condition nécessaire et malheureuse que je plains. [...] Mais mon cœur se soulève [à la vue d’une courtisane] ; et, malgré l'atmosphère parfumé qui la suit, j'éloigne mes pas, je détourne mes regards de cette courtisane dont la coiffure à points d'Angleterre et les manchettes déchirées, les bas blancs et la chaussure usée me montrent la misère du jour associée à l'opulence de la veille. »

    Plus tard, comme Rousseau – son vieil ami devenu son ennemi – et à la différence de Voltaire, il critique le luxe, ne renie pas ses origines plébéiennes et voit dans la consommation effrénée qui s’empare du siècle un facteur de danger, à l’encontre de la morale. On sait que Diderot devient un grand moraliste sur ses vieux jours avec ses « drames bourgeois ». Et il préférera toujours Greuze à Boucher…

   Dans son Histoire des choses banales (Fayard, 1997), Daniel Roche voit là un témoignage du travail des apparences et l'action vestimentaire, si l'on peut dire. Diderot, écrivain pauvre et fils d'un coutelier de Langres a échangé son vieil habit intime en accord avec son origine plébéienne contre le vêtement de la bourgeoisie et de la reconnaissance sociale. L'esthétique vestimentaire unit morale et consommation. Diderot dénonce ici les ravages du luxe et plaide pour l'unité de la culture matérielle et de l'esthétique d'un décor moralisé.

_ _ _

Notes

[1] Comme essuyer sa plume dans les plis…

[2] Ou calamande, tissu grossier.

[3] Non encadrées.

Remarque : selon une autre source, le texte sur la robe de chambre serait un fragment du Salon de 1769, sous-titré « Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune ».

* * *

Ajouter un commentaire