« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Duchesse de Devonshire

Georgiana Spencer, duchesse de Devonshire, beauté britannique

  

   Le film, The Duchess, sorti en 2008, est basé sur la biographie d'Amanda Foreman (The Duchess, Flammarion, 2008), dont voici la quatrième de couverture :

   « Georgiana Spencer devient duchesse de Devonshire en 1774. Elle devait être une reine irréprochable de la société mondaine, une hôtesse d'influence et une figure importante du parti whig, mais son destin la condamne à une suite de déceptions cruelles et de souffrances. Adorée qu'elle est par un large public, elle est incapable de satisfaire son mari, qui lui préfère sa meilleure amie. Habile pour négocier, lever des fonds et tisser un important réseau social pour le bénéfice des whigs, elle n'arrive pas à gérer ses propres extravagances parmi lesquelles un insatiable goût du jeu qui lui apporte plus que son lot de dettes et d'ennuis. Et de sa quête d'amour elle ne récoltera que douleur et déshonneur. Amanda Foreman nous offre dans ce livre magnifiquement écrit le portrait fascinant de l'une des grandes figures du XVIIIe siècle, égérie de son temps et figure emblématique pour le nôtre. »

   En voici quelques extraits

* « Je sais que j'étais belle… et que j'ai toujours influencé la mode, mais je t'assure, on nous a pardonné notre négligence et nos omissions et on nous a aimées pour notre simplicité plus que pour tout autre trait de caractère. » (Lettre à sa fille)

* « Lorsqu'elle apparaissait, tous les yeux se tournaient vers elle ; absente, on ne se lassait pas d'en parler. » (Louis Dutens, diplomate français qui écrit des Mémoires sur la société anglaise des années 1780 et 1790)

Georgiana Spencer, duchesse de Devonshire à l'âge de trente ans (Gainsborough)* Ce n'est pas une beauté classique mais elle est grande, sensuelle et très élégante ; les journaux de l'époque la surnomment « l'impératrice de la mode ». Le portrait de Gainsborough ci-contre n'est pas fidèle : en réalité, elle a des paupières plus lourdes et une bouche plus large que sur le tableau ; par ailleurs, elle hérite des yeux légèrement globuleux de sa mère, lady Spencer. 

* Elle se rend pour la première fois à paris avec ses parents en 1772 (elle a donc 15 ans). Selon un compatriote, « Lady Georgiana Spencer a été beaucoup admirée. Elle possède, je crois, un caractère excessivement agréable, et a reçu une éducation qui saura, espérons-le, contrebalancer tout qui pourrait sinon lui tourner la tête. » Elle fait preuve de naturel tout en maîtrisant parfaitement l'étiquette. « C'était une science peu ordinaire que de savoir comment pénétrer avec grâce et assurance dans un salon où une trentaine d'hommes et de femmes se tenaient assis en cercle autour du feu, puis comment entrer dans ce cercle avec une petite courbette pour chacun et s'avancer vers la maîtresse de maison, et enfin codent se retirer avec dignité, sans gestes maladroits qui auraient pu déranger les robes, les volants de dentelle ou les foulards des trente-six perruques poudrées et comme couvertes de givre », écrit un ancien courtisan.

* La famille sillonne la France puis séjourne à Spa (ville d'eau des Ardennes belges) à l'été 1773 où Georgiana rencontre son futur époux. Elle a 16 ans, lui 24.

* Son mariage a lieu le 7 juin 1774. Sa mère se plaint : « J'avais cru que j'aurais plus de temps pour améliorer ses connaissances et, avec l'aide de Dieu, renforcer ses principes, pour lui permettre de déjouer les nombreux pièges que le vice et la folie placeront sur son chemin. Elle est aimable, innocente et bienveillante, mais aussi étourdie, indolente et prompte à se laisser dissiper. » Son trousseau est somptueux et se monte à 1 486 livres (il faut multiplier par 60 pour avoir l'équivalent en livres anglaises actuelles) : 65 paires de chaussures, 48 paires de bas, 26 paires « et demie » de gants, chapeaux, plumes, rubans, robes de jour, robes de promenade, de bal, tenues d'équitation, robe pour la cour, robe de première visite, manteau, châles, écharpes, etc. Sa robe de mariage est blanche et or, elle porte des mules argentées et des perles dans les cheveux.

* Le journal Morning Post du lundi 11 mars 1776 écrit : « Les excès de plaisir et de débauche auxquels se livre la société qui donne le ton, les dames de qualité, en particulier, semblent ne plus avoir de bornes. La duchesse de D-e s'est presque ruiné la santé par la vie dissolue qu'elle mène depuis quelque temps ; sa mère, lady S-r, inquiète, l'a fait remarquer au duc, qui s'est contenté de répondre : Laissez-la tranquille - ce n'est encore qu'une enfant. »

* Horace Walpole, le dernier amoureux de Mme du Deffand, parle d'une « charmante jeune fille, naturelle et pleine de grâce », ajoute « elle les éclipse toutes » et y parvient « sans être une beauté ; mais sa jeunesse, sa silhouette, son bon caractère, son intelligence et sa modestie joyeuse, ainsi que sa familiarité toute simple, font d'elle un véritable phénomène. »

* Hélas, Georgiana boit trop, surtout lorsqu'elle est nerveuse et oublie toute retenue : « On ne parle que de la duchesse de Devonshire, et je dois malheureusement avouer qu'il n'y a pas grand-chose à dire pour sa défense », écrit une dame de la société. Elle a également des crises de boulimie et elle grossit ou maigrit au rythme de ses humeurs. Sans parler du jeu où elle se ruine.

* Elle se réfugie dans la frivolité et lance des modes. Georgiana, comme en France, porte des perruques hautes d'un mètre, semblables aux « poufs » de Rose Bertin. Elle est la première (après Marie-Antoinette…) à porter d'immenses plumes d'autruche (difficiles à trouver et donc très onéreuses).

* Les journaux ayant constaté que des articles sur Georgiana multiplient leurs ventes, il ne se passe pas un jour sans qu'ils parlent d'elle. Sa vie fascine le lecteur ordinaire.

   Voici un article du Morning Post : « La duchesse de D-e possède une élégante cotte de mailles qui la rend insensible aux flèches des beaux esprits qui voudraient la tourner en ridicule. Bien d'autres dames distinguées y ont succombé et, plutôt que de rester la cible des moqueries, ont accepté d'abandonner leurs plumes. Mais sa Grâce, avec toute la dignité d'une jeune duchesse, est déterminée à ne rien céder, et la taille de ses plumes augmente en proportion des commentaires reçus sur leur absurdité. Samedi soir, à l'Opéra, sa tête offrait un véritable spectacle. Le duc accepte, dit-on, qu'elle fasse ce que bon lui semble du moment qu'elle ne juge pas nécessaire qu'il porte quelque ornement que ce soit sur la tête pour satisfaire son sens du goût et de l'élégance. »

   Et voici un article du London Chronicle qui relate que la foule s'en est presque prise physiquement à la duchesse alors qu'elle se promenait dans les jardins du Ranelagh, « vêtue dans un style si particulier et si fantasque qu'un attroupement n'a pas tardé à se former autour d'elle ».

* A l'été 1775, les Spencer et les Devonshire font un autre séjour à Spa puis à Versailles pour présenter leurs hommages à Louis XVI. La duchesse connaît déjà très bien la reine, rencontrée lors de précédents séjours en France. Une véritable amitié s'instaure entre les deux femmes, amitié qui durera jusqu'à l'exécution de la reine en 1793. Elles se découvrent beaucoup de points communs, dont un mariage où l'intérêt a joué plus que l'amour et une relation très forte à leur mère. Elle noue également des liens avec la duchesse de Polignac.

* Le 11 juin 1781, le Morning Herald annonce qu'on a « aperçu la duchesse de Devonshire, coiffée d'un ravissant bicorne et vêtue d'un habit de cheval rouge et d'une pèlerine d'homme, dans lesquels elle était divine. » En juillet de la même année, il informe ses lecteurs qu'elle pose pour Gainsborough pour un portrait en pied qu'elle veut offrir à la reine de France.

* Le Morning Herald du 21 octobre 1782 écrit : « La duchesse de Devonshire, dit-on, compte lancer une nouvelle coiffure, ni chapeau, ni toque, ni bonnet, mais un mélange des trois, sorte de trinité réunie, qui s'appellera Caprice Devonshire. Chaque fois que la duchesse est dans la capitale, on peut s'attendre à voir apparaître une nouvelle tendance. De nos jours, les innovations se font rares, même en matière de chapeau. Non pas que cette ville manque de femmes élégantes ; de nombreuses dames de haut rang y vivent ; mais c'est plutôt que toutes craignent de voir rejeter la mode qu'elles viennent de lancer. »

* Le 8 février 1783, le même journal écrit : « Sa Grâce la duchesse de Devonshire a décidé de ne plus apparaître en public jusqu'à son accouchement ; comme elle a toujours influencé la mode, espérons que toutes les dames suivront son exemple et iront s'aliter le plus vite possible. » 

* Cette année-là, pourtant enceinte (elle accouchera le 12 juillet), elle reçoit de nombreux Français. Voici ce qu'en dit Alexandre de Tilly dans ses Mémoires : « … Mais revenons à mon premier séjour en Angleterre ; je ne passerai certainement pas sous silence une femme si distinguée, qu'elle était en quelque sorte la reine de Londres à cette époque. Beauté, fortune, naissance, existence de rang et considération personnelle, tournure d'esprit et de caractère, maintien, tout concourait à lui assurer dans la société une espèce de supériorité que personne ne lui contestait. C'était la duchesse de Devonshire. Je n'étais que depuis deux jours à Londres, quand je dînai avec elle chez M. d'Adhémar ; j'avoue que rien ne m'a plus frappé que toute son attitude, la dignité de sa tournure, qui n'excluait pas les grâces, sa manière d'entrer dans un salon, et ce surplus de beauté qui semblait en quelque sorte l'environner. Elle se fit attendre jusqu'à près de sept heures ; arrivant plus tôt, elle eût produit encore assez d'effet. Mais je connaissais sa manie ; je la lui pardonnai en la voyant et mon cœur qui, dès la première minute fut son complice, imposa silence à mon estomac. » Elle reçoit également le duc de Chartres et sa suite, et continue à donner des dîners politiques plusieurs fois par semaine. Le nouvel ambassadeur français, le comte d'Adhémar est un visiteur régulier de Devonshire House. Il est arrivé à Londres avec une lettre d'introduction de la duchesse de Polignac, grande amie de Georgiana. Cet homme n'est pas un diplomate de carrière et ne doit sa position qu'à son amitié avec le clan Polignac. Selon le comte de La Marck, Adhémar « était, de toute la bande des Polignac, le plus fin esprit, et il se montrait tout aussi doué que le baron de Besenval quand il s'agissait d'arriver à ses fins. Il était bon chanteur, excellent comédien et écrivait de très beaux vers. C'était plus que suffisant pour réussir en société. »

* Le 12 août 1783, le Morning Herald écrit : « Le dernier accessoire pour les tenues féminines, considéré comme le plus élégant, est le col doré orné d'une devise en forme d'épigramme. On dit que Sa Grâce de Devonshire en est l'instigatrice, et son col porte d'ailleurs l'inscription suivante : Égarée hors de Devonshire House ! »

* Cette année-là, Georgiana est à l'origine du « chapeau de tableau » : il s'agit d'un modèle à larges bords, orné d'un grand ruban et de plumes tombantes. Elle en portait un, qu'elle avait dessiné elle-même, lorsqu'elle a posé pour son portrait par Gainsborough ci-dessus. Quand l'artiste expose son oeuvre terminée, toutes les femmes du pays commandent à leur modiste une copie du « chapeau du tableau de la duchesse de Devonshire. »

* Un article du Morning Post du 3 mai 1785 : « La duchesse de Devonshire a été vue samedi au théâtre de Drury Lane, coiffée d'une charlotte. Sa Grâce, depuis qu'elle a fait ses premiers pas dans la monde de la politique, montre un certain penchant pour la populace. »

* Elle lance la mode dite « turque » et fait connaître à l'Angleterre la fameuse robe dite « gaule » de Marie-Antoinette, ou « chemise à la reine », une robe de mousseline très simple, blanche, au décolleté froncé par un cordon, resserrée autour de la taille par un ruban. C'est la tenue traditionnelle des créoles des Antilles. Marie-Antoinette, après le scandale du fameux portrait fait par Élisabeth Vigée-Lebrun, envoie tout de même à Georgiana une de ces « chemises de mousseline ornées de délicates dentelles. » La duchesse fait une entrée remarquée lorsqu'elle se présente chez le prince de Galles, à l'occasion d'un bal, vêtue de mousseline blanche parsemée de brindilles argentées. Le Lady's Magazine déclare que « toutes les femmes désormais, de quinze à cinquante ans et même au-delà possèdent leur robe de mousseline blanche à large ceinture. »

* La duchesse et la Révolution française

   Le 20 juin 1789, la duchesse embarque pour Calais. En France, elle reçoit un accueil chaleureux. La visite des Devonshire en des temps aussi troublés rassure les Parisiens. Le 25 juin, trois jours après l'installation des Devonshire en leur hôtel, une révolte secoue les États-Généraux : l'essentiel du clergé et une cinquantaine de nobles, conduits par le duc d'Orléans (l'ancien duc de Chartres), rejoignent le Tiers-État. Arthur Young écrit : « Paris est en pleine effervescence, plus que tout ce qu'on peut imaginer. Toute la journée, plus de dix mille personnes étaient rassemblées au Palais-Royal. Chaque heure qui passe semble donner au peuple un regain d'énergie : les réunions au Palais-Royal se font plus nombreuses, plus violentes et plus assurées. Dans toutes les bouches, quel que soit leur rang, on entend les mêmes mots : Révolution et établissement d'une Constitution. » Pour Georgiana, habituée aux débordements londoniens lors des élections, toute cette agitation constitue plus un désagrément qu'un véritable danger. Elle annonce à sa mère que « le tumulte à Versailles prend de telles proportions qu'il serait difficile d'y aller », comme elle avait prévu de le faire le 24 juin. Son insouciance très britannique ébahit les Français qui n'ont jamais assisté à une élection anglaise. En l'espace de quelques jours, elle reçoit la visite de l'essentiel de la haute société parisienne ainsi que de tous les commerçants de la ville : « Je suis envahie par les fabricants de corsets », dit-elle en s'amusant. Elle reçoit ses amis sans aucune considération politique, s'assurant simplement que les partisans de la couronne n'arrivent pas au même moment que les patriotes. Il ne faut pas que la princesse de Lamballe, en buvant son thé, se retrouve face au duc d'Orléans !  Quand elle peut se rendre à Versailles, elle est accueillie à bras ouverts par les Polignac, le roi et la reine. La première fois, les Devonshire arrivent tôt le matin et acceptent de rester dîner. Ils y retournent ensuite chaque jour pour écouter, d'une oreille compatissante, les malheurs de leurs amis. Georgiana trouve le roi en meilleure santé quelle ne pensait, contrairement à la reine : « Elle nous a reçu très gracieusement, bien qu'elle semblât également très lasse. Elle m'a beaucoup interrogée à votre sujet (le destinataire de la lettre) et a regardé le portrait des enfants, qu'elle a beaucoup admiré. Elle est tristement marquée, a pris beaucoup de ventre et perdu tous ses cheveux, mais elle conserve encore tout son éclat. » Ils passent beaucoup de temps avec le comte d'Artois, furieux de la traîtrise de son cousin, le duc d'Orléans. La duchesse continue à donner de somptueux dîners pour ses amis mais écrit le 5 juillet : « Il m'est impossible de décrire ce qui se passe ici, les gardes refusent d'intervenir, le peuple est à moitié fou et la plus grande partie de la noblesse est étonnamment divisée. » Elle rencontre avec plaisir les patriotes : « Je dois avouer que je m'amuse à Paris. J'ai vu La Fayette et le vicomte de Noailles récemment. Nous avons eu une discussion formidable sur la politique. Je suis pour la cour, car je soutiens Mme de Polignac. Eux y sont violemment opposés. » Elle a conscience du paradoxe entre la position qu'elle défend en France et son combat contre la couronne en Angleterre, mais elle s'en moque. La société parisienne admire son indépendance d'esprit : « Ils font grand cas de moi et me couvrent de compliments démesurés. » Lady Sutherland, la femme de l'ambassadeur d'Angleterre, écrit : « Je ne trouve pas que les gens qui composent le bon ton français soient très beaux, car ils sont petits et ternes et tout rabougris. La duchesse de Devonshire semble appartenir à une autre espèce ; tous les hommes sont merveilleusement épris d'elle, et les femmes ayant des prétentions s'écartent sur son chemin ; comme je n'en ai aucune, étant un être plutôt stupide et inoffensif, je la considère comme la créature la plus charmante qu'il m'ait été donné de rencontrer, et il est presque impossible de la fréquenter sans l'apprécier énormément. » Le 8 juillet, Georgiana rend une dernière visite au couple royal. Elle passe quelque temps seule avec la reine puis avec Mme de Polignac.

* En 1796, Georgiana perd un œil et une partie de sa beauté. Lady Holland écrit en 1799 : « Sa silhouette est corpulente, son teint brouillé, elle a un œil en moins et un cou immense. Comme la beauté peut être fragile. » (Méfions-nous des jugements féminins !)

* Mais on continue à parler d'elle. Le Morning Herald du 4 avril 1803 écrit : « Un retour à la décence s'annonce, nous semble-t-il, en ce qui concerne les tenues féminines. Suite à une précision faite sur les cartons d'invitation, la dernière soirée de la marquise de Townshend n'a rassemblé que des personnes en costumes d'apparat. La duchesse de Devonshire a pris la même précaution et ce bel exemple pourrait, du moins nous l'espérons, influencer l'ensemble de la mode féminine ! »

* Elle s'éteint le 30 mars 1806 à trois heures et demie du matin. On lit dans le Morning Chronicle du 31 mars 1806 : « Jamais femme n'aura mieux incarné à notre époque l'accomplissement parfait de la beauté éblouissante, du génie extraordinaire et de la douceur de caractère. » Et aussi : « Pendant pas moins de trente-trois ans, nous avons vu la duchesse de Devonshire devenir le miroir et le modèle de la mode, et au milieu de tous ces hommages, elle évoluait avec une simplicité prouvant qu'elle n'avait pas conscience du charme qui attirait tout le monde à elle. »

* Sa nécrologie publiée par le Gentleman's Magazine est typique des articles qui parurent après sa mort : compassion, esprit, intelligence, « qualités d'une classe rare et supérieure. » Louis Durens, dans ses Mémoires, écrit : « Sans le vouloir, elle dirigea le ton dans la société, changea les heures, étendit la mode ; en cherchant à l'imiter, non seulement en Angleterre, mais à Paris même ; on s'y informait de ce qu'elle faisait, comment elle se mettait, et l'on faisait de même. Elle avait une grâce charmante, dans son air plutôt que dans son attitude, et se laissait aller tout simplement à l'impression du moment.

Sources : Georgiana, Duchesse de Devonshire, Amanda Foreman, Flammarion, 2008. 

Remarque : Lady Diana Spencer, première épouse de Charles d'Angleterre, est sa descendante.

Rencontre avec Mme Récamier, beauté française

Mme Récamier (Gérard)   Dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, Chateaubriand évoque longuement Mme Récamier. Il insiste ici sur sa beauté : 

   « Pendant la courte paix d’Amiens, madame Récamier fit avec sa mère un voyage à Londres - de mai à juillet 1802 -. Elle eut des lettres de recommandation du vieux duc de Guignes, ambassadeur en Angleterre trente ans auparavant. Il avait conservé des correspondances avec les femmes les plus brillantes de son temps : la duchesse de Devonshire, lady Melbourne, la marquise de Salisbury, la margrave d’Anspach dont il avait été amoureux. Son ambassade était encore célèbre, son souvenir tout vivant chez ces respectables dames.

   Telle est la puissance de la nouveauté en Angleterre que le lendemain les gazettes furent remplies de l’arrivée de la beauté étrangère. Madame Récamier reçut les visites de toutes les personnes à qui elle avait envoyé ses lettres. Parmi ces personnes, la plus remarquable était la duchesse de Devonshire âgée de quarante-cinq à cinquante ans. Elle était encore à la mode et belle, quoique privée d’un œil qu’elle couvrait d’une boucle de ses cheveux. La première fois que madame Récamier parut en public, ce fut avec elle. La duchesse la conduisit à l’opéra dans sa loge, où se trouvaient le prince de Galles, le duc d’Orléans et ses frères, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais : les deux premiers devaient devenir rois ; l’un touchait au trône, l’autre en était encore séparé par un abîme.

   Les lorgnettes et les regards se tournèrent vers la loge de la duchesse. Le prince de Galles dit à madame Récamier que si elle ne voulait être étouffée il fallait sortir avant la fin du spectacle. À peine fut-elle debout, que les portes des loges s’ouvrirent précipitamment ; elle n’évita rien et fut portée par le flot de la foule jusqu’à sa voiture.

   Le lendemain, madame Récamier alla au parc de Kensington accompagnée du marquis de Douglas, plus tard duc d’Hamilton et qui depuis a reçu Charles X à Holyrood, et de sa sœur la duchesse de Somerset. La foule se précipitait sur les pas de l’étrangère. Cet effet se renouvela toutes les fois qu’elle se montra en public ; les journaux retentissaient de son nom ; son portrait, gravé par Bartolozzi, fut répandu dans toute l’Angleterre. L’auteur d’Antigone, M. Ballanche, ajoute que des vaisseaux le portèrent jusque dans les îles de la Grèce : la beauté retournait aux lieux où l’on avait inventé son image. On a de madame Récamier une esquisse par David, un portrait en pied par Gérard, un buste par Canova. Le portrait est le chef-d’œuvre de Gérard ; mais il ne me plaît pas parce que j’y reconnais les traits sans y reconnaître l’expression du modèle.

   La veille du départ de madame Récamier le prince de Galles et la duchesse de Devonshire lui demandèrent de les recevoir et d’amener chez elle quelques personnes de leur société. On fit de la musique. Elle joua avec le chevalier Marin, premier harpiste de cette époque, des variations sur un thème de Mozart. Cette soirée fut citée dans les feuilles publiques comme un concert que la belle étrangère avait donné en partant au prince de Galles […] ».

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