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Elisabeth Vigée-Lebrun embellit ses modèles

Histoire d’un regard

   Geneviève Haroche-Bouzinac, spécialiste émérite des mémoires et correspondances du 18e siècle, est Professeur à l’Université d’Orléans et directrice de L’Épistolaire, la revue de L’A.I.R.E (association interdisciplinaire de recherche sur l’épistolaire). Elle a publié de nombreux articles et ouvrages parmi lesquels Louise Élisabeth Vigée Le Brun. Histoire d’un regard, une biographie parue chez Flammarion en octobre 2011, couronnée par le Prix Chateaubriand le 8 décembre 2012.

Présentation de l'éditeur

   « Entre deux siècles comme au confluent de deux fleuves » : ces mots de Chateaubriand semblent avoir été écrits pour elle. Née sous le règne de Louis XV, Louise Élisabeth Vigée Le Brun est témoin des prémices de la Révolution, connaît l'Empire et la Restauration, avant de s'éteindre sous la monarchie de Juillet, dans sa quatre-vingt-septième année. Une longévité exceptionnelle qui accompagne une destinée hors du commun. Artiste précoce et talentueuse, elle pénètre, malgré les obstacles, dans le cercle prestigieux de l'Académie royale de peinture ; ses cachets sont parmi les plus élevés de son temps. Les troubles de la Révolution font d'elle une voyageuse : de l'Italie à la Russie en passant par l'Autriche, dans une Europe dont le français est la langue, elle conquiert à la force du poignet une clientèle princière. Mais les succès ne compensent pas les peines privées : sa fille chérie, Julie, s'oppose à elle, son frère la déçoit, son époux endetté réclame son aide. La postérité a retenu l'image du peintre gracieux de Marie-Antoinette ; on sait moins qu'au XIXe siècle, mue par un esprit de curiosité infinie, Mme Vigée Le Brun ouvrit grand son salon à la jeune génération romantique. Exploitant archives, lettres et carnets inédits qui éclairent la vie privée et publique de l'artiste accordant toute sa place à son oeuvre peint, cette biographie retrace le destin de l'un des plus grands peintres de son époque. »

Mme Vigée-Lebrun – Courte biographie

   C'est sous le règne de Louis XV qu'Élisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842) obtient la reconnaissance de bon nombre de ses pairs masculins. Issue de la bourgeoisie, elle est soutenue par son père - il a travaillé pour Louis XIV - qui voit très tôt en elle une grande artiste.

   Elle devient, en janvier 1776, l'épouse de Jean-Baptiste Lebrun, célèbre marchand d'art et peintre à ses heures. Elle réalise des portraits flatteurs de femmes de la Cour comme la Comtesse du Barry ou Marie-Antoinette dont elle devient la portraitiste officielle en 1780. Elle est admise à l'Académie Royale de peinture sous la pression du roi. Des personnes jalouses de son ascension et de son succès lui font une mauvaise réputation : on raconte que Charles Alexandre de Calonne - dont elle fait le portrait - est son amant. On lui prête aussi des relations avec le grand fauconnier Joseph de Vaudreuil et enfin avec le peintre François-Guillaume Ménageot. On laisse même entendre qu'il est le véritable auteur de ses tableaux. En 1789, une fausse correspondance est publiée entre elle et Calonne. Son hôtel parisien, l'hôtel de Lubert, où elle tient un salon d'artistes entre 1780 et 1789, fait l'objet d'intrusions et d'actes de vandalisme. Au moment de la Révolution, elle s'exile à travers différentes cours d'Europe où son talent est également très apprécié.

   Peintre mais aussi femme d'esprit : son salon est très apprécié. C'est là que Julie de Lespinasse et Jacques-Antoine-Hippolyte de Guibert se rencontrent pour la première fois, dit-on.

   Une de ses spécialités est l'autoportrait.

Mme Vigée-Lebrun (autoportrait)

Plusieurs la mettent en scène avec sa fille. Toutes deux regardent vers le spectateur pour témoigner de leur relation privilégiée. Se dégagent une douceur, un bien-être dans le regard et dans le geste protecteur de la mère, chose presque unique dans la peinture de l'époque. Le travail de Vigée-Lebrun a marqué durablement la représentation de l'amour maternel.

   Mais elle n'est pas la seule en son temps : Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803) explore également la veine des sentiments.

   Mme Vigée-Lebrun proclame lors de la Révolution : « Non seulement les paysans ne nous (sic) ôtent plus leur chapeau mais ils nous regardent avec insolence. Quelques-uns ont osé me menacer avec leurs gros bâtons. »

   On lui doit des Mémoires au ton hagiographique, peut-être apocryphes. Elle meurt en 1842 après une vie heureuse et honorable.

   On peut lui reprocher ces portraits stéréotypés (les dames y sont toutes jolies et gracieuses) qu'elle peint en série après son émigration, que ce soit à Vienne ou à Saint-Pétersbourg, comme si la cour de Versailles continuait à dicter son moule à l'Europe. 

Marie-Antoinette

   Marie-Antoinette s’intéresse d’abord peu à la peinture, lui préférant la musique et peu lui importe les peintres de cour, tels ce Gautier-Dagoty auquel, peu après l’avènement de Louis XVI, elle commande un portrait à ce spécialiste des scènes d’intimité (ci-dessous).

Marie-Antoinette à la harpe (Gautier-Dagoty)

   En 1775, il la représente aussi en grand habit de cour bleu et blanc, sans bijou, la main posée sur un globe céleste, avec une coiffure élaborée avec bonnet, perles et épi d’argent, deux longues boucles de cheveux retombant par devant.

   Quant au tableau de Wertmüller destiné à Gustave III de Suède qui la représente avec ses enfants dans les jardins de Trianon, elle y est franchement laide ou méconnaissable.

Marie-Antoinette et ses enfants (Wertmüller)

   Consciente alors de l’impact de l’image, mécontente des artistes, elle fait appel à Élisabeth Vigée-Lebrun qui écrit dans ses Mémoires : « C’est en l’année 1779, ma chère amie, que j’ai fait pour la première fois le portrait de la reine, alors dans tout l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Marie-Antoinette était grande, admirablement bien faite, assez grasse sans l’être trop. Ses bras étaient superbes, ses mains petites, parfaites de forme, et ses pieds charmants. Elle était la femme de France qui marchait le mieux. » Elle peint au total trente portraits de la reine.

   La reine aimera toujours se faire représenter en compagnie de ses enfants. Selon Mme Campan - il faut toutefois se méfier de ses tendances hagiographiques -, le tableau qui évoque le mieux la reine est celui de Mme Vigée-Lebrun où elle pose avec ses trois enfants. L’historienne Evelyne Lever nous dit qu’elle est enceinte de son dernier enfant. D’autres que l’aîné indique de son doigt le berceau vide de Sophie morte. Que croire ?

Analyse du tableau « Marie-Antoinette et ses enfants » (1787)

Marie-Antoinette et ses enfants (Mme Vigée-Lebrun, 1787 )

   Peinte en 1787, au plus fort de l'impopularité de la reine, cette oeuvre se veut un tableau de propagande pour rétablir son image : elle apparaît en mère, calme, posée et sérieuse, avec ses trois enfants. On sait pourtant que, si elle s'assagit quelque peu, elle n'en continue pas moins à dépenser énormément : les comptes de Mme Bertin en témoignent...

   Lorsqu'Élisabeth Vigée-Lebrun commence à peindre ce tableau, la petite Marie-Béatrice repose dans le berceau. Mais l'enfant meurt à quelques mois. Reste la place vide, indiquée par le dauphin (qui devait mourir le 4 juin 1789). Certains y voient un rappel malvenu : la reine cherche-t-elle à éveiller la pitié ? Elle porte dans ses bras le duc de Normandie (le futur Louis XVII) et sa fille semble la regarder avec adoration (en fait, elle ne l'aimera jamais). 

   La robe de velours rouge évoque certes la royauté mais aussi celle que portait la reine Marie Leczinska dans la portrait de Nattier, pieuse, sage et aimée du peuple. Sa réputation rejaillira-t-elle sur celle de Marie-Antoinette ?... 

Marie-Antoinette et ses enfants (détail)

   Pour seuls bijoux, des pendants d'oreilles : il ne s'agit pas de rappeler la triste affaire du collier (1785) où Marie-Antoinette, pourtant innocente, a perdu toute crédibilité. Elle pose devant une colonne, symbole incontournable de la souveraineté, dans le salon de Mars, qui ouvre sur la Galerie des Glaces et qu'on ne voit pas à dessein : la reine y a organisé d'innombrables et interminables parties de pharaon et perdu beaucoup d'argent... Le vert contraste fortement avec le rouge. On le retrouve sur les arabesques du tapis de La Savonnerie. Dans le fond, on distingue à peine le fameux serre-bijoux de la reine mais le rappel semble malheureux.

   Le tableau ne sera exposé qu'après l'ouverture officielle du Salon de 1787 (qui se tient tous les deux ans dans le salon carré du Louvre, d'où le nom de « Salon »). Sa place monumentale, d'abord vide, entraînera cette réflexion : « Voilà le Déficit ! »

Le scandale de Marie-Antoinette à la rose

   Une peinture fait scandale au salon de 1783 : la reine figure en simple robe de mousseline blanche ceinturée par un ruban bleu, un chapeau de paille couvrant ses cheveux. On juge plus prudent de retirer le tableau et Élisabeth se contente de couvrir la reine d’une robe de soie bleue. C’est le fameux Marie-Antoinette à la rose.

Marie-Antoinette à la rose (MmeVigée-Lebrun)

   Mme Vigée-Lebrun parle de cette robe dans ses Mémoires, la décrivant « avec des manchettes plissées en travers, mais assez ajustées ; quand ce tableau fut exposé au Salon, les méchants ne manquèrent pas de dire que la Reine s’était fait peindre en chemise, car déjà la calomnie commençait à s’exercer sur elle ».

   Charles Dantzig, dans son Traité des gestes (Grasset, 2017), écrit : « Elle se fait représenter par Elisabeth Vigée-Lebrun en robe de mousseline qui écrira plus tard : « Les méchants ne manquèrent pas de dire que la reine s’était fait peindre en chemise ; car nous étions en 1786, et déjà la calomnie commençait à s’exercer sur elle. » (Souvenirs). « Les méchants, c’était la réponse de cette capricieuse et de sa bande ; Marie-Antoinette ne voulait que les plaisirs du trône. Ce que disaient les méchants, c’est qu’avoir et le droit divin et le confort bourgeois constitue peut-être, allez savoir, un excès de privilèges ? Les révolutionnaires ont sauvé Marie-Antoinette en la décapitant : elle est devenue martyre ; il aurait d’ailleurs suffi des calomnies de Fouquier-Tinville à son procès l’accusant d’avoir couché avec son fils. Elle s’est bien tenue. Trop tard, hélas. »

Marie-Antoinette en gaule (Mme Vigée-Lebrun)

   Les Mémoires de Mlle de Mirecourt (en fait l’ouvrage de Claude-Émile Laurent, L’Autrichienne) disent que la robe était « sans taille ni ceinture, un malheureux compromis entre les robes à l’enfant de la Régence et les robes à la grecque, dont la reine souhaitait qu’on relevât la mode. C’était moins une robe qu’une sorte de housse, comme les chambrières en portent le matin. [...] Ce style à bon marché était peu propre à la décence des cours. Surtout, il permettait aux femmes de basse condition de rivaliser avec nos dames ; [...] en effet, jusqu’à cette époque, seules les dames de qualité pouvaient se permettre d’être tout le jour mises come des princesses. La reine, mille fois plus gracieuse encore dans ces robes aériennes, éveillait mille désirs qu’elle ne soupçonnait pas. Les jeunes gens retenaient avec la présomption de leur âge quelqu’un (sic) de ses regards comme une distinction dont elle les eût honorés. Mille bruits en naissaient [...], et quand la reine, avertie, feignait de plus apercevoir ceux qui s’étaient flattés de l’avoir arrêtée, leur vanité s’en offensait et les portait à insinuer qu’un autre, plus heureux, leur avait succédé, et plus souvent encore que Marie-Antoinette éprouvait pour la Polignac une amitié qui les écartait tous. »

L'Autrichienne* * *

Date de dernière mise à jour : 15/01/2020

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