« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Le rouge

Article « Rouge » du chevalier de Jaucourt (Encyclopédie) ou la tyrannie de la mode

L'Encyclopedie   Cet article est du chevalier de Jaucourt (Encyclopédie, tome XIV, 1765) qui envisage le rouge, cette « artificieuse rougeur », du point de vue technique et moral. Le chevalier de Jaucourt, relativement méconnu, écrivit de nombreux articles pour l'Encyclopédie.

Rouge (cosmétique)

   « Le rouge dont on faisait usage anciennement se nommait purpurissus, sorte de vermillon préparé ; c’était un fard d’un très beau rouge purpurin, dont les dames grecques et romaines se coloraient le visage. Il paraît par sa composition qu’il avait quelque chose d’approchant de ce que nos peintres appellent rose d’œillet, carnation d’œillet, en anglais rose-pink. Il était fait de la fine espèce de craie blanche, creta argentaria, dissoute dans une forte teinture pourpre, tirée de l’écume chaude du poisson purpura, du murex, ou, à leur défaut, des racines et des bois qui teignent en rouge.

   L’usage du rouge a passé en France avec les Italiens sous le règne de Catherine de Médicis. On employait le rouge d’Espagne, dont voici la préparation. On lave plusieurs fois dans l’eau claire les étamines jaunes du carthame ou safran bâtard, jusqu’à ce qu’elles ne donnent plus la couleur jaune ; alors on y mêle des cendres gravelées (1), et on y verse de l’eau chaude. On remue bien le tout, ensuite on laisse reposer pendant très peu de temps la liqueur au fond du vaisseau, on la verse peu à peu dans un autre vaisseau sans verser la lie. La lie plus fine d’un rouge foncé et fort brillante se sépare peu à peu de la liqueur et va au fond du vaisseau ; on verse la liqueur dans d’autres vaisseaux, et lorsque la lie qui reste dans ces vaisseaux, après en avoir versé l’eau, est parfaitement sèche, on la frotte avec une dent d’or. De cette manière on la rend plus compacte, afin que le vent ne la dissipe point lorsqu’elle est en fine poussière. Le gros rouge se fait de cinabre (2) minéral bien broyé avec l’eau-de-vie et ensuite séché.

   Est-ce pour réparer les injures du temps, rétablir sur le visage une beauté chancelante, et se flatter de redescendre jusqu’à la jeunesse que nos dames mettent du rouge flamboyant ? Est-ce dans l’espoir de mieux séduire qu’elles emploient cet artifice que la nature désavoue ? Il me semble que ce n’est pas un moyen propre à flatter les yeux que d’arborer un vermillon terrible, parce qu’on ne flatte point un organe en le déchirant. Mais qu’il est difficile de s’affranchir de la tyrannie de la mode ! La présence du gros rouge jaunit tout ce qui l’environne. On se résout donc à être jaune, et assurément ce n’est pas la couleur d’une belle peau. Mis d’un autre côté, si l’on renonce à ce rouge éclatant, il faudra donc paraître pâle. C’est une cruelle alternative, car on veut mettre absolument du rouge, de quelque espèce qu’il soit, pâle ou flamboyant. On ne se contente pas d’en user lorsque les roses du visage sont flétries, on le prend même au sortir de l’enfance. »

Remarque

   Il faut savoir que la composition du rouge est très variable selon son utilisation.  Pour colorer le rouge sur crépon (une étoffe très fine) ou sur papier – on s’en frotte les joues -, on utilise la cochenille, pour le rouge liquide, du bois de Brésil dilué dans d’autres ingrédients dont du vinaigre blanc et pour les rouges en poudre, tout dépend de la couleur (rose, rouge brique, pêche) : corail pilé, carmin, etc. Le rouge liquide et en poudre est appliqué au pinceau ou au doigt aussi bien sur les lèvres que sur les joues.   

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Notes

(1) faites avec de la lie de vin brûlée.

(2) C'est du sulfure de mercure, qu'on trouve à l'état naturel.    

Rions un peu avec le rouges des Hottentotes

   Le maquillage, notamment le rouge de la cour, outrepasse souvent la raison. Peut-on toutefois évoquer celui des Hottentotes ? En lisant ces lignes, on ne peut s'empêcher de faire la comparaison...   

   « L’habitude de voir des Hottentotes ne m’a jamais familiarisé avec l’usage où elles sont de se peindre la figure de mille façons différentes ; les deux couleurs dont elles font surtout très grand cas sont le rouge et le noir. La première est composée avec une terre ocreuse qui se trouve dans plusieurs endroits ; elles la mêlent et la délayent avec de la graisse ; cette terre ressemble beaucoup à la brique ou au tuileau mis en poudre. Le noir n’est autre chose que de la suie ou du charbon de bois tendre. Quelques femmes se contentent, à la vérité, de peindre seulement la proéminence des joues ; mais le général se barbouille la figure par compartiments symétriques variés, et cette partie de la toilette demande beaucoup de temps.

   Ces deux couleurs chéries des Hottentotes sont toujours parfumées avec de la poudre de boughou. L’odorat d’un Européen n’en est pas agréablement frappé : peut-être que celui d’un Hottentot ne trouverait pas moins insupportable nos odeurs, nos essences et tous nos sachets […].

   Les hommes ne peignent jamais leurs visages ; mais souvent je les ai vus se servir de la préparation des deux couleurs mélangées pour peindre leur lèvre supérieure jusqu’aux narines et jouir de l’avantage d’en respirer incessamment l’odeur. Les jeunes filles accordent quelquefois à leurs amants la faveur de leur en appliquer sous le nez. »

F. Le Vaillant, Voyages dans l’intérieur de l‘Afrique, 1781-1785

Lire l'ouvrage ?

Lady Montagu prône le naturel

Lady Montagu   L’Anglaise Lady Montagu écrit : « J'ai vu toutes les beautés, et - je ne puis m'empêcher d'employer ce terme grossier - quelles créatures nauséeuses ! si fantastiquement absurdes dans leur habillement ! si monstrueusement contre nature dans leurs fards ! leurs cheveux coupés court, bouclés autour de leur visage et chargés de poudre qui les fait apparaître comme de la laine blanche ! et, appliquée sans pitié de leur joue jusqu'à leur menton, une sorte de laque d'un rouge brillant qui reluit de la manière la plus flamboyante, si bien qu'elles ne paraissent plus ressembler à des faces humaines ! Je tends à croire qu'elles ont emprunté l'idée première de leur coiffure à un joli mouton qu'on viendrait de marquer de craie rouge… c'est avec plaisir que je revois en esprit mes chères et mignonnes compatriotes […]. Ces grotesques créatures barbouillées m'inspirent une plus haute estime encore pour les charmes naturels de ma chère Lady R. et pour les couleurs vives de son teint sans souillure. »

Le rouge au 18e siècle selon les frères Goncourt

Maquillage en rouge   Dans La Femme au XVIIIe siècle, les frères Goncourt évoquent en long, en large et en travers la beauté féminine. Que disent-ils du rouge ?

   « ... Pour animer encore ce visage, pour lui donner une vie factice, on a le rouge, dont le choix est une si grosse affaire. Car il ne s'agit pas seulement d'être peinte : le grand point est d'avoir un rouge «qui dise quelque chose». Il est encore nécessaire que le rouge annonce la personne qui le porte ; le rouge de la femme de qualité n'est pas le rouge de la femme de cour ; le rouge d'une bourgeoise n'est ni le rouge d'une femme de cour, ni le rouge d'une femme de qualité, ni le rouge d'une courtisane : il n'est qu'un soupçon de rouge, une nuance imperceptible. À Versailles au contraire les princesses le portent très vif et très haut en couleur, et elles exigent que le rouge des femmes présentées soit le jour de la présentation plus accentué qu'à l'ordinaire. Malgré tout, le rouge éclatant de la Régence, empourprait les portraits de Nattier, et dû sans doute au rouge de Portugal en tasse, va s'éteignant sous Louis XV, et ne se montre plus qu'aux joues des actrices, où il forme cette tache brutale que Boquet ne manque pas d'indiquer dans tous ses dessins de costumes d'Opéra. Mais l'usage en est toujours universel, le débit énorme. C'est un objet d'une consommation si grande qu'une compagnie offre en juin 1780 cinq millions comptant pour obtenir le privilège de vendre un rouge supérieur comme qualité à toutes les espèces de rouge connues jusqu'alors. Et l'année suivante le chevalier d'Elbée, qui évaluait à plus de deux millions de pots la vente annuelle, demandait qu'un impôt de vingt-cinq sols fût levé sur chaque pot pour former des pensions en faveur des femmes et des veuves pauvres d'officiers. Il y eut dans le siècle des tentatives pour varier le rouge. Paris s'entretint pendant huit jours tout au moins d'un fard lilas qui avait fait son apparition au jardin du Palais-Royal. Puis vint un nouveau rouge qui dura plus, qui conquit la vogue et la garda : ce fut le serkis, un rouge qui avait la couleur des autres ; mais l'inventeur le disait adouci et rendu sans danger par l'introduction de ce serkis dont le koran fait la nourriture des houris célestes, et qui dans le sérail rend à la peau des sultanes le velouté de la jeunesse. Et au serkis succédait le rouge, le fameux rouge de Mme Martin... »   

   Il est vrai que ces dames arborent leur rouge, leur poudre et leurs mouches comme des chefs indiens leur peinture de guerre. Elles savent que lorsqu'on est blonde, on vieillit mal ; il faut donc éclaircir le rouge : on rajeunit d'autant ; les blondes peuvent opter pour le « rose de bergère blonde émue » fabriqué par Mademoiselle Martin avec l'approbation de l'Académie de Médecine ; on l'estompe jusqu'au-dessous des yeux de manière à paraître naturelle. Sinon, on tourne à la caricature avec deux épaisses plaques de rouge incrustées dans les replis des joues, un rouge carmin débordant du contour des lèvres et une mouche assassine se dissimulant à demi dans la patte d’oie de l'œil gauche. Les jeunes filles ne portent ni rouge, ni poudre, ni mouches et doivent attendre avant de se mettre en valeur.

Maquillage, poison et maladie

Dame à sa toilette   Le titre de ce paragraphe est à peine exagéré et confirme ce qui précède.  

   * Dans son ouvrage Le Livre des sens (Grasset, 1991) Diane Ackerman nous dit que les Françaises mangeaient parfois des tablettes d'arsenic pour faire paraître leur peau plus blanche ; l'empoisonnement de l'hémoglobine leur donnait une fragile pâleur lunaire. Quant aux rouges, ils contenaient souvent des métaux dangereux comme le plomb et le mercure et, quand on s'en servait pour les lèvres, passaient directement dans le sang.

   * Chantal Thomas, dans La Reine scélérate, écrit :

   « À notre époque de bon goût, de « charme discret de la bourgeoisie », d'un engouement pour les gris, les beiges et les roses, il est difficile d'imaginer le XVIIIe, où les couleurs éclatent, à peu près comme il nous est difficile d'imaginer les temples de l'Antiquité peints de rouge, de bleu ou de jaune. Et pourtant…

   L'orgueil aristocratique va alors de pair avec l'idée d'une dépense et d'une présence ostensibles. Le maquillage (et donc le rouge), comme la parure, sont des signes extérieurs de puissance. À Versailles, le rouge est donc plus « rouge » que partout ailleurs. « Les princesses le portent très vif et très haut en couleur, et elles exigent que le rouge des femmes présentées soit le jour de la présentation plus accentué qu'à l'ordinaire. » (Goncourt, La Femme au XVIIIe siècle).

   Marie-Antoinette, dans une lettre à sa mère, s'étonne sur « le rouge que les personnes âgées conservent ici, et souvent même un peu plus fort que les jeunes. Sur tout le reste, ajoute-t-elle, après 45 ans, on porte des couleurs moins vives et moins voyantes, les robes ont des formes moins ajustées et moins légères, les cheveux sont moins frisés et la coiffure moins élevée. » (Correspondance)

   Chantal Thomas considère que « le passage des siècles, pour les gens comme pour les monuments, se traduit par une décoloration. Cet effacement progressif, ce polissage des couleurs criantes, s'enregistre aussi bien dans l'évolution de la langue française qui, perdant de jour en jour de sa matérialité, oublie en chaque terme son sens concret au bénéfice de son sens abstrait. »

   * Voici enfin l'analyse de Nicole Avril dans Le Roman du visage (Plon, 2000) :

   « À la Régence, la fête commence ! Dans les délires d'une sensualité mise au goût du jour, le feu monte aux joues et le fard est roi.

   On ne met pas seulement du rouge pour relever un teint brouillé par les excès de la table et de l'alcôve. On rajoute une bonne dose d'incarnat… Plus on monte dans la hiérarchie, plus le rouge est vif. La bourgeoisie n'ose encore qu'un rose léger, tandis que tous les carmins explosent à Versailles. Madame Henriette, fille de Louis XV, exige des courtisans et des visiteurs, hommes et femmes, un fard épais jusqu’à la lisière des cils et du grenat sur les pommettes. Le garance semble réservé aux courtisanes, et peut-être aux comédiennes.

   Dans le sommeil, le naturel ne saurait reprendre subrepticement possession des lieux. Le fard sévit encore, même si les femmes se contentent d'un « demi-rouge » pour dormir. Dès le réveil, tout le monde se déplace avec son coffret à maquillage : couleurs, miroirs et pinceaux. On n'hésite pas à rajouter une couche en public. »

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