« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Parfums

La cour parfumée de Mme de Pompadour

Mme de Pompadour (Boucher)   Mme de Pompadour, comme toutes les dames de la cour, passe des heures à sa toilette, s’occupant de sa peau avec des vinaigres aromatisés et autres lotions astringentes pour le visage.

   Il s’agit ensuite de se parfumer la chevelure à l’aide d’une pommade composée d’un enfleurage de jasmin, de violette, d’œillet ou de jacinthe ; la pommade peut être également obtenue par macération de fleurs d’oranger dans une matière grasse chaude.

   Passionné de senteurs, Mme de Pompadour achète des fleurs en porcelaine aspergées de parfums et garde toujours à côté d’elle, dans un vase, un bulbe de jacinthe en fleur. Les brûle-encens et les récipients en porcelaine pour pots-pourris sont des objets familiers des « petits cabinets » que Louis XV a fait aménager. C’est la Guilde des parfumeurs de Paris qui vend des pastilles ou des essences parfumées pour les brûle-parfums (nos brûle-encens actuels). Dans Le Livre des sens (Grasset, 1991), Diane Ackerman nous dit qu'au temps de Mme de Pompadour, les serviteurs plongeaient des colombes dans différents parfums et les lâchaient lors du dîner (souper), en sorte qu'elles tissaient une tapisserie d'arômes en volant autour des convives. [Information à vérifier].

   Le développement du commerce de la France avec le Proche-Orient et l’Inde permet de composer des pots-pourris plus riches : rose, lavande, clous de girofle, noix de muscade, barbes argentées de mousse de chêne, racine d’iris en poudre et épices variés.  

   Mais les parfumeurs de Grasse ou de Montpellier doivent beaucoup à son intérêt pour les fragrances. Pendant les vingt ans durant lesquels elle partage la vie de Louis XV, le commerce du parfum en France passe de l’artisanat local à l’entreprise quasi industrielle.

   Pendant et après son règne, toute la cour est parfumée de la tête aux pieds, les hommes comme les femmes. Les coiffures gris perle tiennent leur couleur d’une poudre d’iris parfumée à la violette. Les gants sont parfumés au néroli, obtenu par distillation des fleurs d’orange amère. La maison de gants la plus célèbre de l’époque est celle de la famille Fargeon, de Montpellier (le sieur Fargeon s’occupera personnellement des parfums de la famille royale, notamment de celui de Marie-Antoinette). Les gants parfumés demeurent une spécialité des parfumeurs jusque dans les années 1760, date à laquelle le gouvernement français cherche à augmenter ses revenus en taxant les peaux. Au fil du temps, la ville de Montpellier, qui a largement investi dans ce commerce, subira le contrecoup de cette nouvelle taxe et Grasse restera la seule ville à fournir le commerce des parfums (encore aujourd’hui).

   Malgré le succès de l’Eau de Cologne, la plupart des parfums consistent alors en une seule note, comme le jasmin, le néroli ou l’ambre gris, mêlée à de l’alcool. Eau de rose, eau de violette ou mille-fleurs, ce dernier étant l’un des rares parfums fabriqués à partir des huiles essentielles de plusieurs fleurs. Par ailleurs, les parfumeurs modernisent la technique d’enfleurage.

   En même temps naît toute une littérature sur la parfumerie. Dans La Chimie du goût et de la senteur (1755), Polycarpe Poncelet révèle comment « composer des eaux fragrantes avec facilité ». Dejean publie un Traité des odeurs en 1764 et Larbalestier Petit la Nouvelle Chimie du goût et de la senteur où ces dames apprennent à fabriquer des parfums à « peu de frais ». Au même moment, Diderot achève son Encyclopédie, qui inclut des gravures du procédé de distillation.

Brûle-parfum   Simultanément à l’industrie du parfum se développent diverses techniques de conception et de fabrication de nouveaux types de conteneurs, notamment des pots en porcelaine peinte. Pendant des années, les céramistes français ont cherché à reproduire la porcelaine chinoise qui, comme le verre, n’est pas réactive aux huiles essentielles. On ne sait fabriquer que de la porcelaine à pâte molle. En 1709, un chimiste allemand qui travaille à la cour de Meissen, en Saxe, parvient pour la première fois à créer de la porcelaine. Le secret s’évente et toute l’Europe se met à fabriquer de la porcelaine « dure ».

   Le besoin en flacons pour le parfum accélère la production du verre. Si les représentants de la noblesse française refusent toute forme de commerce, ils font une exception à l’image de l’exemple vénitien, au 18e siècle, pour la fabrication du verre. Fondée en 1665 par octroi de Louis XIV, la fabrique de verre royale de Saint-Gobain continue à fournir l’industrie de la parfumerie en flacons. La verrerie de Saint-Louis, créée en 1767, précéda la cristallerie de Baccarat, célèbre pour la qualité de son cristal.

   Les flacons sont tout d’abord d’un vert glauque, mais les verreries parviennent à affiner la couleur ainsi que la technique de soufflage et de modelage du verre. Les flacons font souvent partie d’un ensemble d’articles de toilette, appelé « nécessaire », luxueusement incrusté d’écaille de tortue, de cuir, de pierres semi-précieuses, de porcelaine, d’émail ou d’or.   

Remarque

Vinaigrette   Les femmes ne peuvent devenir maîtres gantiers-parfumeurs, le règlement de la corporation parisienne interdisant aux femmes d’accéder à la maîtrise. Chez les maîtres-parfumeurs, on vend donc des parfums, mais aussi des poudres parfumées, des crèmes, des onguents, de petits pots de rouge, des étuis à fard et ces vinaigrettes, petites boites ajourées contenant du vinaigre aromatique que l’on respire pour lutter contre les vapeurs. On sait par exemple que la vinaigrette de Mme de Pompadour était en argent ; à l’intérieur, une grille articulée recevait une petite éponge imprégnée de vinaigre de toilette, aux vertus thérapeutiques.

Sources : Senteurs, E.T. Morris, Editions Minerva, 2000.

Les origines de l'Eau de Cologne

Eau de Cologne de Jean-Marie Farina   Originaire d'Italie et d'Allemagne, l'eau de Cologne doit sa célébrité à son adoption inconditionnelle par la noblesse française.

   L'histoire commence avec un barbier italien, Gian Paolo Feminis. Né près de Milan, il quitte son pays pour faire fortune en Allemagne. En 1709, il commence à commercialiser l'Aqua Admirabilis, une « eau » distillée à base d'alcool de raisin raffiné, et parfumée de plantes et de fleurs qui appartiennent à la tradition de la parfumerie italienne : néroli, bergamote, lavande et romarin.

   Le produit est bien accueilli à Cologne, et bientôt Feminis demande à un membre de sa famille de venir l'aider dans son commerce.

   Giovanni Maria Farina (1685-1766) rejoint alors son oncle à Cologne, couche par écrit la formule de « l'eau miraculeuse » et, en 1732, prend en charge l'affaire. Son expansion entraîne bientôt l'apparition de plusieurs pseudo-Farina dans la ville. Quantité d'autres parfumeurs ouvrent boutique en prétendant qu'ils descendent de la famille Farina et qu'ils possèdent la véritable formule de l'eau distillée.

   Puis les troupes françaises cantonnées à Cologne pendant la Guerre de Sept Ans rapportent en France cette « eau » merveilleuse, qui est surnommée « eau de Cologne ». Madame du Barry, qui a succédé à Mme de Pompadour, ne peut résister à son parfum et en achète des quantités impressionnantes, tout comme Napoléon un peu plus tard : il en est fou car son parfum citronné lui rappelle sa Corse natale. Il la trouve stimulante et rafraîchissante, il s'en fait des frictions et s'en asperge toute la journée. Il va parfois jusqu'à en arroser son cheval (dit-on...), ses appartements et en verser dans son bain.

Sources : Senteurs, ibidem

Le parfum, gage de propreté

   Au 18e, la quête du naturel et de la transparence impose la subtilité du parfum, qui se doit de révéler les racines de l'être.

   Mais ce n'est qu'à la fin du siècle que les chimistes analysent la composition de l'air et découvrent l'oxygène, ce qui avive l'attention portée à la respiration et la peur de l'asphyxie. Les médecins, hantés par les risques d'infection, prônent la ventilation et accentuent la crainte des odeurs fortes, donc des parfums animaux.

   Les élites goûtent donc la délicatesse des messages sensoriels, apprécient les couleurs pastel, les sonorités légères, les saveurs subtiles. Rousseau prône le naturel. Le jardin de sa Julie dans La Nouvelle Héloïse est parsemé de ces fleurs des champs qui envahissent le vêtement et la coiffure des femmes. L'injonction de la transparence des êtres oblige à reconsidérer l'artifice et à libérer la perspiration.

   À lire les romans à la mode à la fin du siècle, la séduction est instantanée : l'apparition de la femme (ou son sillage olfactif) suffit à provoquer la passion de l'amant.

   La transparence, la quête du naturel, la libre expression de la personne ordonnent ce nouveau travail des apparences.

À Versailles et chez les grands

   À la cour de Louis XVI triomphe le parfum délicat. La recherche du naturel joue en faveur des essences florales. Sous la Convention en revanche, le parfum est signe d'aristocratie : il est dangereux de sentir trop bon quand règne la Terreur.

   Le parfum, qui se décline à travers de multiples accessoires parfumés (sachets, éventails, mouchoirs, vêtements, perruques, chapelets et gants), a évidemment pour fonction de manifester le rang social. On poudre les cheveux et même le tabac, plante originaire d'Amérique et introduite en France dans la seconde moitié du XVIe siècle (poudre à la fleur d'oranger, rose, jasmin, musc, civette, ambre). Les courtisanes aiment inventer toutes sortes de produits parfumés, à l'image de la maréchale d'Aumont qui, au siècle précédent, avait mis au point une forme de poudre dite « à la Maréchale » à base, entre autres, d'iris, de coriandre, et de girofle. Quant à « L'Eau de la reine de Hongrie », elle poursuit sa carrière. Il s'agit d'une des premières eaux parfumées, essentiellement au romarin, qui date du Moyen Age : une légende rapporte qu'elle fut donnée au XIVe siècle à la reine Élisabeth de Hongrie, âgée et impotente ; grâce à cette substance, elle retrouva jeunesse et santé au point d'être demandée en mariage par le jeune roi de Pologne…

   On comprend lentement la fonction purifiante de l'eau mais on ne procède bien souvent encore qu'à la « toilette sèche » : on se frotte la peau avec des savonnettes de Bologne au citron ou à l'orange ; on s'asperge la figure et les mains de vinaigres de toilette, de « lait virginal » ou « d'eau d'Ange » bouillie ou distillée, à base de benjoin et de storax ; on utilise pour les dents et l'haleine des pastilles et des parfums de bouche à l'ambre, au gingembre, à la coriandre ; on se nettoie les cheveux avec des huiles au santal, à la rose, à la lavande, au jasmin ; on s'enduit les mains de pâtes d'iris, de benjoin, ou d'amandes douces qui les décrassent sans les abîmer. De petites pièces de toiles imbibées de produits aromatiques, appelées mouchoirs de Vénus, permettent de se laver le visage sans eau. 

   Être propre, c'est porter également des sachets d'arômes dans les plis des robes, des gants parfumés - introduits en France par Catherine de Médicis - au musc ou à la civette, c'est doubler les chapeaux de pétales de roses.

   L'environnement odorant du palais, qui ne possède pas de latrines, est épouvantable. On fait donc brûler dans les pièces du château quantité de cassolettes. Imaginons les odeurs qui se mêlent aux odeurs corporelles dans la Grande Galerie, un soir de fête... Poudre de Chypre, pommade de Florence, essence de Gênes, effluves de jonquille, de lys, de jasmin, d'ambre, de cannelle, de girofle... Nausée et mal de tête garantis !   

   Les parfums sont donc encore, du moins au début du siècle, autant produits d'hygiène et de thérapeutique que produits de luxe et d'agrément.

Lire un article sur l'hygiène

   En temps de peste en effet, c'est encore à la force purificatrice des substances aromatiques que l'on fait confiance pour désinfecter les maisons et les habitants. Lors de l'épidémie qui dévaste Marseille et sa région en 1720, quantités de parfums des plus suaves aux plus violents sont envoyés de toutes les provinces du royaume en direction de la ville sinistrée. Les personnes saines qui veulent se protéger des effluves dangereux utilisent la pomme d'ambre, d'un usage constant depuis le Moyen Age : cette boule en or ou en argent, souvent incrustée de perles et de pierres précieuses, contient une substance parfumée extraite des concrétions intestinales du cachalot. Son prix, très élevé, la destine aux plus fortunés. Les médecins créent donc des formules moins onéreuses, appelées pommes aromatiques, pommes de senteurs ou encore pommadiers. Ces préparations contiennent de très nombreux ingrédients comme l'encens, le santal, le camphre, la myrrhe, qui sont pulvérisés et broyés avec de l'eau de façon à former une pâte solide.

Remarque 

   Sous la Révolution, le parfum est jugé dispendieux, inutile et aristocratique. Les contre-révolutionnaires du Directoire sont des muscadins (parfumés au musc).  

Sources : Histoire en parfums, sous la direction d'Arielle Picaud, Éditions du Garde-Temps, 1999

Mon royaume pour un parfum : Marie-Antoinette et Fargeon

Jean louis Fargeon, parfumeur de Marie-Antoinette (Elisabeth de Feydeau)Extraits de l'ouvrage d'Élisabeth de Feydeau, Jean-Louis Fargeon, parfumeur de Marie-Antoinette (Perrin, 2005)

   Fargeon, le parfumeur de Grasse, fournissait la plupart des membres de la famille royale, et il composait pour chacun les préparations qui lui convenaient plus particulièrement.

   Mesdames, tantes du Roi, commandaient des articles de toilette, houppes cygnes ou cure-dents, de l’eau de Cologne et, en souvenir de Louis XV, de « l’eau de fleur d’orange du Roy » et des eaux de lavande. Elles étaient pingres et leurs mémoires (notes) ne se chiffraient jamais très haut.

   Le parfumeur servait également Monsieur, frère du Roi, bon et fidèle client. À son intention, il avait créé la poudre de Monsieur, variante plus luxueuse de la poudre à la Fargeon. Monsieur et Madame aimaient les senteurs de fleur d’orange et de tubéreuse. Ils faisaient grand usage de l’eau de lavande. À la différence de nombreux grands seigneurs, le comte de Provence (futur Louis XVIII) avait coutume de payer ses dettes. Les mémoires remis à son concierge étaient réglés dans les meilleurs délais.

   A l’intention de Marie-Antoinette, Fargeon confectionnait surtout des eaux de rose, de violette, de jasmin, de jonquille ou de tubéreuse obtenues par distillation. Il les intensifiait avec du musc, de l’ambre ou de l’opopanax. La reine ayant pris le goût des parfums concentrés, il créait pour elle des « esprits ardents » qu’elle s’amusait à rebaptiser « esprits perçants » et qui étaient le fruit de plusieurs distillations successives. Leur prix était très élevé en raison de la plus grande consommation de matière première et du temps de travail exigé.

   La dame d’atours n’en avait cure ; elle lui en passait souvent commande pour parfumer l’air, ainsi que des pastilles à brûler et des pots-pourris aux mille-fleurs. La Reine conservait ses parfums préférés dans un admirable meuble de toilette. En voyage, ils étaient resserrés dans un somptueux nécessaire qu’elle avait fait garnir de flacons de verre coloré à facettes coiffés de bouchons d’argent.

   La reine aimait les sachets d’odeurs, alors très à la mode. Pour les fabriquer, Fargeon couvrait une pièce de taffetas de Florence d’une autre étoffe de satin ou de soie et, selon les goûts, la garnissait de pots-pourris, de poudres ou de cotons parfumés de plantes aromatiques. Marie-Antoinette aimait en faire présent à ses proches en prenant soin de les accorder à leur personnalité.

   Elle avait grand soin de son teint. L’eau cosmétique de pigeon nettoyait la peau, l’eau des charmes faite avec les larmes de la vigne qui coule en mai, la tonifiait. L’eau d’ange la blanchissait en purifiant le teint. Marie-Antoinette, dont la carnation était admirable, n’avait nul besoin de l’eau de Ninon de Lenclos censée conserver la jeunesse. Elle enduisait ses mains de la pâte Royale qui en maintenait la douceur et prévenait des gerçures. Elle adorait les pommades à la rose, à la vanille, à la frangipane, à la tubéreuse, à l’œillet, au jasmin, aux mille-fleurs. Pour le bain, elle usait de savonnettes aux herbes, à l’ambre, à la bergamote ou au pot-pourri, et pour maintenir l’éclat de ses dents, elle commandait des poudres et opiats.

   Le maître parfumeur conçut une poudre et une pommade à la Reine qu’il ne fournissait à personne d’autre qu’elle.

   Elle se fournissait en rouge chez Mademoiselle Martin, mais Fargeon se permit de lui faire parvenir sans qu’elle eût été commandée une pommade rouge excellente pour les lèvres.

   Plus tard, le parfum demandé par Marie-Antoinette posa un problème ardu car il devait évoquer le Trianon et la double nature d'une reine bergère. Fargeon composa le « parfum de Trianon » à la façon d’un morceau de musique, songeant que celle qui le porterait aimait à chanter, jouait du clavecin et de la harpe, protégeait Gluck et goûtait son Orphée dont elle admirait la nouveauté.

   La note principale devait faire surgir une rose absolue, réunissant autour d’elle les essences les plus précieuses et les plus nobles. Il partit de l’idée des pétales des fleurs d’oranger blancs, épais, riches en arômes et en fraîcheur. Il mit dans sa préparation un peu d’esprit de fleurs d’orange, dont la fraîcheur, au contact de la peau, prend une intensité troublante. Il l’accompagna des notes apaisantes de l’esprit de lavande, et ajouta de l’huile essentielle de cédrat et de bergamote. Il acheva la tête du parfum par du galbanum, substance grasse qu’il aimait utiliser en larmes et qui allait donner une tonalité verte, comme un petit coup de fouet entre la tête et le cœur du parfum. C’était ce qu’il ressentait nettement chaque fois qu’il cassait une tige bien verte et que s’en échappait cette note très puissante. Elle rappellerait que la reine avait brisé les codes de l’étiquette par son esprit libre et affranchi de la routine. L’iris s’imposa très vite au cœur du parfum. Cette fleur qui doit son nom à la messagère de Zeus dans la mythologie grecque donnait une « poussière miraculeuse ». Son port altier et majestueux rappelait la reine.

   Jean-Louis Fargeon utilisait déjà l'iris pour parfumer les gants et la poudre à cheveux de la souveraine, en se servant des rhizomes, qui fournissaient une précieuse essence, véritable trésor, ainsi que de la poudre qui possédait une note particulière.

   Il avait également constaté qu’à partir de l’iris, on pouvait donner aux compositions l’odeur de la violette. La grande rivale de la rose dans la faveur de la reine se révéla soudain dans l’huile essentielle. C’était une fleur singulière, qui passait pour timide, mais dont le parfum puissant et typé n’était pas vraiment réservé et contrastait avec l’image modeste et pudique de la fleur qui se plaît à l’ombre. La violette était à l’image de la jeune dauphine fraîche et spontanée, qui une fois reine, avait dû apprendre à cacher ses sentiments réels et à faire preuve d’une grande puissance de dissimulation. Elle pouvait figurer la séduction amoureuse interdite à la souveraine, et ses impossibles amours avec le comte de Fersen. On disait aussi que les effluves de violettes réveillaient le souvenir des amours défuntes. C’est pourquoi Fargeon voulut qu’elle fût présente dans sa composition, non seulement par le biais de l’iris mais aussi par ses propres feuilles dont il recueillit l’odeur par les huiles essentielles.

   Il y ajouta une pointe de la farouche, envoûtante et exigeante jonquille, cette fleur en apparence fragile qui illuminait Trianon et dont émanait un parfum absolu aux tonalités contrastées, accord intimiste et opulent propre à donner le vertige.

   C’est alors qu’il fit intervenir les trois blanches reines de la nuit : le jasmin, le lys et la tubéreuse. Il aimait le jasmin pour son feuillage aux courbes élégantes et ses pétales délicats d’un blanc porcelaine. La fragilité de la fleur contrastait avec l’étonnante puissance de son parfum. Fleur de Grasse par excellence, le jasmin avait une amplitude immense, mais comme la reine de France, il savait se faire aimer avec faste sans jamais se livrer. Fargeon pensa à recourir au lys et à l’eau odorante que l’on en retirait. La force soyeuse de ses pétales blancs révélait une délicieuse fraîcheur, presque aqueuse, soutenue par une note verte et subtile de feuilles à peine écloses. Le parfumeur s'avisa que ce sillage de l'emblème royal serait fatal à la composition qu’il mettait au point. Il y serait le représentant de la monarchie, non de la véritable personnalité de la reine, et mieux valait ne pas en user. Il se laissa tenter, toutefois, par la tubéreuse à la longue tige qui s’élance majestueusement vers le ciel. Grasse en fournissait en abondance une espèce excellente dont les pétales blancs, épais et veloutés laissaient échapper un parfum, envoûtant, suave et même érotique. Fargeon avait pu constater que la tubéreuse avait le pouvoir de diminuer l’anxiété et de stimuler le désir. Il en mit juste un soupçon, car la Reine aimait la fleur au naturel mais se méfiait du pouvoir vite obsessionnel d’une senteur à mi-chemin entre le miel et le venin. La tubéreuse avait-elle pour Marie-Antoinette un relent de ce qu’elle exécrait le plus : la corruption délétère des âmes ? Il songea que la fleur la plus odorante de tout le règne végétal pouvait aussi devenir criminelle. Il lui fallait assurer le fond et arrondir l’accord de sa préparation. La vanille vint y apporter une note chaude et gourmande, souple et veloutée, rappelant l’enfance de Marie-Antoinette et son goût des pâtisseries viennoises. Le cèdre et le santal apportèrent l’accord boisé des allées du Trianon. L’ambre et le musc donnèrent une chaleur sensuelle et animale, tandis qu’une pointe de benjoin apportait à l’ensemble de la chaleur et de la ténacité

   Au début de juin 1791, le parfumeur reçut un billet qui le mit en grand émoi :

   « Monsieur Fargeon voudra bien se rendre immédiatement aux Tuileries. Il se présentera à la petite porte donnant sur le passage des Feuillants. Le suisse Parent l’introduira. À la porte située au pied du Pavillon de Flore, du côté du jardin, un valet de pied attendra Monsieur Fargeon et le conduira à l’endroit où il sera reçu. Pas le moindre retard. » […]

   Avant de prendre congé, il dit à la Reine qu’il avait remis à Madame Campan l’ensemble de sa dernière commande, ainsi que celle de Madame de Tourzel. Il n’ajouta pas qu’il avait trouvé les deux listes étrangement longues et qu’il avait eu peine à tout rassembler, car les matières premières n’arrivaient plus régulièrement en raison des troubles. Il ne pouvait pas deviner la raison de cette fringale d’achats : la famille royale s’apprêtait à l’équipée qui allait se terminer lamentablement à Varennes. […]

   « Dès le mois de mars, écrit Madame Campan, la Reine s’occupa des préparatifs de son départ. Je passai ce mois auprès d’elle et j’exécutai en grande partie les ordres secrets qu’elle me donnait à ce sujet. Je la voyais avec peine occupée de soins qui me semblaient inutiles et même dangereux, et lui fis observer que la Reine de France trouverait des chemises et des robes partout. »

Necessaire de voyage de Marie-Antoinette (Musee du Louvre)   Il en allait de même des parfums. Marie-Antoinette, avec son inguérissable légèreté, s’était mise en tête de les emporter dans son superbe nécessaire de voyage entièrement regarni à cette occasion. La Reine prétexta vouloir l’envoyer en présent à sa sœur et Madame Campan tenta de l’en détourner, craignant « qu’il ne se trouvât des gens assez clairvoyants pour deviner que ce présent n’était qu’un prétexte de faire partir ce meuble avant son départ. » On prit soin de « ne laisser aucune trace des parfums qui pouvaient ne pas convenir à cette princesse », mais la précaution n’abusa pas une femme de la garde-robe qui dénonça le 21 mai au maire de Paris les intentions réelles de sa maîtresse. Elle ajouta que « Sa Majesté était trop attachée à ce meuble pour s’en priver, et qu’elle avait dit souvent qu’il lui serait très utile en cas de voyage. »

Remarque : la famille Fargeon n'est pas originaire de Grasse, comme le dit l'auteur, mais de Montpellier.

Détails du nécessaire ici

Ci-dessous : publicité pour la reconstitution trompeuse du "parfum de la reine"

Le parfum de Marie-Antoinette

Lire l'article

Et pour terminer...

... ces lignes de Maine de Biran (Journal)

   « Il y a je ne sais quoi dans les parfums, qui réveille puissamment le souvenir du passé. Rien ne rappelle à ce point des lieux chéris, des situations regrettées, de ces minutes dont le passage laisse d'aussi profondes traces dans le cœur. » (Journal

... et ces vers de Baudelaire :

« Parfois, on trouve un vieux flacon qui se souvient,

D'où jaillit toute vive une âme qui revient. » 

(Les Fleurs du Mal)

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