« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Rose Bertin

Rose Bertin, marchande de modes maline

Rose Bertin (Mme Vigée-Lebrun)   Cette marchande de modes, comme nombre d'entre elles, est installée rue Saint-Honoré à l'enseigne du « Grand Mogol », les turqueries étant à la mode. Sa spécialité est la confection de bonnets mais elle a l'idée d'inventer « une poupée de mode » qui voyage à travers l'Europe entière.

   On sait qu'elle doit sa fortune à Marie-Antoinette. Mais que pensent donc ces dames de ce nouveau ministre des modes, comme on l'appelle  ?

   La baronne d'Oberkirch (1) écrit dans ses Mémoires :

   « Nous entrâmes d'abord dans une antichambre où se tenaient deux commis aux écritures ; puis ce fut le grand salon de réception où officie Rose Bertin. Ses prix sont élevés. Il est vrai qu'elle a la manière d'arranger les paniers de cinq mètres de tour, couverts de nœuds, de coques, de bouquets, de bouillons de gaze, de guirlandes, de perles et de pierreries. Nous lui demandâmes ce qu'était un pouf.

Coiffures ici

   Elle nous répondit : « J'appelle cette coiffure un pouf à cause de la confusion d'objets qu'elle peut contenir, et je le nomme « au sentiment » parce que ces objets doivent être relatifs à ce qu'on aime le plus ». C'est ainsi qu'elle créa récemment pour la duchesse de Chartres le pouf le plus étrange : on y voit le perroquet préféré de la duchesse, le bébé de la duchesse dans les bras de sa nourrice et des cheveux appartenant au duc de Chartres, au duc de Penthièvre et au duc d'Orléans. Voulez-vous des poufs ? Voyez le pouf à l'inoculation, le pouf de la consolation dans la douleur, le bonnet attristé, le bonnet des sentiments repliés, le bonnet de l'esclavage brisé… Voulez-vous des robes ? Voyez la « robe des soupirs étouffés » en satin broché orné de « regrets superflus » ou de « plaintes indiscrètes »… Voyez le pet-en-l'air du matin avec son caraco « à l'innocence reconnue » dont les basques courtes retombent sur de petits paniers dits « considération ». Sur les cheveux, portez un joli bonnet de linon et dentelle, le fameux « bonnet des sentiments repliés ». Pour l'après-dînée, la polonaise s'impose, avec sa jupe retroussée sur le jupon grâce à deux coulisses qui, partant de la taille, forment trois grosses coques. Sur le devant du caraco, un détail piquant : le « nœud du parfait consentement ». Le soir, vous triompherez dans la grande robe à la « Française », avec des flottants et paniers de cinq mètres de tour. Prévoyez trois sièges pour vous asseoir. »

   Elle ajoute encore : « Le jargon de cette demoiselle est fort divertissant ; c'est un singulier mélange de hauteur et de bassesse qui frise l'impertinence quand on ne le tient pas de très court, et qui devient insolent pour peu qu'on ne la cloue pas à sa place ».

   Mme Necker, la mère de Mme de Staël ne semble pas l'apprécier non plus : « Ne paye-t-on à Vernet que sa toile et se couleurs ? »

   La reine, qui rencontre sa modiste deux fois par semaine à Versailles, ne peut résister aux coiffures extravagantes et aux toilettes somptueuses, sans vérifier le montant des factures, évidemment. Mme d'Ossun s'en chargera lorsqu'elle sera responsable des comptes de la garde-robe et les fera baisser. Trop tard, bien sûr...

   Marie-Thérèse s'étonne dans une de ses nombreuses lettres à sa fille : « Vous savez que j'étais toujours d'opinion de suivre les modes modérément mais de ne jamais les outrer. Une jeune et jolie reine, pleine d'agréments, n'a pas besoin de toutes ces folies ; au contraire, la simplicité de la parure est plus adaptable au rang de la reine. » Simplicité ? Sa fille porte une coiffure rehaussée de plumes et de rubans s'élevant depuis la racine des cheveux jusqu'à 36 pouces de haut !

    Et que dire du « pouf à l'inoculation » ? On y voit un soleil levant, un olivier chargé de fruits autour duquel s'enlace un serpent menacé par une massue fleurie. Il faut y lire les symboles d'une ère nouvelle : la science triomphe du mal pour permettre l'avènement d'un nouvel âge d'or. Marie-Antoinette l'arbore fièrement après l'inoculation du roi et de ses frères, elle-même ayant été déjà vaccinée à Vienne contre la variole.

Remarque : à examiner les différents portraits de Rose Bertin, on se rend compte que Mme Vigée-Lebrun a toujours embelli ses modèles. Il n'est que d'observer les portraits de Marie-Antoinette par d'autres peintres. Ni aussi laide, ni aussi belle...

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Notes

(1) La baronne d'Oberkirch est l'amie d'enfance de la grande-duchesse de Russie, épouse du futur tsar, fils de Catherine II. Le couple séjourne à Versailles en mai 1782 et Mme d'Oberkirch l'accompagne.

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