La femme idole

Introduction

   Une tradition, engendrée par le modèle « pétrarquiste », fournit au poète peintre de la beauté féminine une stylisation codifiée : la femme y devient une déesse somptueusement séparée, ou encore une statue d’ivoire, de marbre, de cristal, etc.

   On peut se reporter à cette page sur la poésie amoureuse baroque.

   D’un siècle à l’autre, on peut comparer (du point de vue des métaphores et de la construction rhétorique notamment) les poèmes suivants :

Un sonnet d’Abraham de Vermeil (1555-1620) : « Puisque tu veux dompter »

Puisque tu veux dompter les siècles tout-perdants

Puisque tu veux dompter les siècles tout-perdants (1)
Par le rare portrait de ses grâces divines,
Frise de crysoliths (2) ses tempes ivoirines,
Fais de corail sa lèvre, et de perle ses dents ;

Fais ses yeux de cristal, y plaçant au dedans
Un cercle de Saphirs et d'Émeraudes fines,
Puis musse (3) dans ces ronds les embûches mutines
De mille Amours taillés sur deux rubis ardents ;

Fais d'albâtre son sein, sa joue de Cinabre (4),
Son sourcil de jayet (5), et tout son corps de marbre,
Son haleine de Musc, ses paroles d'Aimant ;

Et si tu veux encor que le dedans égale
Au naïf (6) du dehors, fais-lui un corps d'Opale,
Et que pour mon regard il soit de Diamant.

_ _ _

Notes

(1) Qui détruisent tout.

(2) La chrysolite était le nom donné par les anciens lapidaires aux pierres précieuses de teinte dorée.

(3) Cache.

(4) Vermillon (couleur d’un sulfure de mercure).

 (5) Jais.

(6) Se dit d’une peinture fidèle, ressemblante.

Remarques 

1. Le poète s’adresse à l’artiste (peintre ou joaillier) : parviendra-t-il à délivrer des ravages du temps la femme aimée en la métamorphosant en une chatoyante, étincelante et précieuse image minérale ?  

2. La vie d’Abraham de Vermeil (dates incertaines) est aussi peu connue que son œuvre, dont l’importance et la qualité sont à redécouvrir. Sujet anobli pour ses beaux vers du duc de Savoie, partisan d’Henri de Navarre dont il porta les armes, ce poète occupe une place de premier plan dans les recueils poétiques jusqu’en 1622. Dans ses poèmes d’amour, il se met à l’école du « divin Pétrarque » et il dit la violence et les tourments de la passion, comme dans « Je m‘embarque joyeux... ». 

Un sonnet de Théophile Gautier (1811-1872)

Baiser rose, baiser bleu

À table, l'autre jour, un réseau de guipure,
Comme un filet d'argent sur un marbre jeté,
De votre sein, voilant à demi la beauté,
Montrait, sous sa blancheur, une blancheur plus pure.

Vous trôniez parmi nous, radieuse figure,
Et le baiser du soir, d'un faible azur teinté,
Comme au contour d'un fruit la fleur du velouté,
Glissait sur votre épaule en mince découpure.

Mais la lampe allumée et se mêlant au jeu,
Posait un baiser rose auprès du baiser bleu :
Tel brille au clair de lune un feu dans de l'albâtre.

À ce charmant tableau, je me disais, rêveur,
Jaloux du reflet rose et du reflet bleuâtre :
« Ô trop heureux reflets, s'ils savaient leur bonheur ! »

Un poème de Charles Baudelaire (1821-1867)

À une Madone

Ex-voto dans le goût espagnol

Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse,
Un autel souterrain au fond de ma détresse,
Et creuser dans le coin le plus noir de mon cœur,
Loin du désir mondain et du regard moqueur,
Une niche, d'azur et d'or tout émaillée,
Où tu te dresseras, Statue émerveillée.
Avec mes Vers polis, treillis d'un pur métal
Savamment constellé de rimes de cristal,
Je ferai pour ta tête une énorme Couronne ;
Et dans ma jalousie, ô mortelle Madone,
Je saurai te tailler un Manteau, de façon
Barbare, roide et lourd, et doublé de soupçon,
Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes ;
Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes !
Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant,
Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend,
Aux pointes se balance, aux vallons se repose,
Et revêt d'un baiser tout ton corps blanc et rose.
Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers
De satin, par tes pieds divins humiliés,
Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte,
Comme un moule fidèle en garderont l'empreinte.
Si je ne puis, malgré tout mon art diligent,
Pour Marchepied tailler une Lune d'argent,
Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles
Sous tes talons, afin que tu foules et railles,
Reine victorieuse et féconde en rachats,
Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats.
Tu verras mes Pensers, rangés comme les Cierges
Devant l'autel fleuri de la Reine des Vierges,
Étoilant de reflets le plafond peint en bleu,
Te regarder toujours avec des yeux de feu ;
Et comme tout en moi te chérit et t'admire,
Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe,
Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux,
En Vapeurs montera mon Esprit orageux.

Enfin, pour compléter ton rôle de Marie,
Et pour mêler l'amour avec la barbarie,
Volupté noire ! des sept Péchés capitaux,
Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux
Bien affilés, et, comme un jongleur insensible,
Prenant le plus profond de ton amour pour cible,
Je les planterai tous dans ton Cœur pantelant,
Dans ton Cœur sanglotant, dans ton Cœur ruisselant !

Un sonnet de Stéphane Mallarmé (1842-1898)

Placet futile

Princesse ! à jalouser le destin d'une Hébé
Qui point sur cette tasse au baiser de vos lèvres,
J'use mes feux mais n'ai rang discret que d'abbé
Et ne figurerai même nu sur le Sèvres.

Comme je ne suis pas ton bichon embarbé,
Ni la pastille ni du rouge, ni Jeux mièvres
Et que sur moi je sais ton regard clos tombé,
Blonde dont les coiffeurs divins sont des orfèvres !

Nommez-nous... toi de qui tant de ris framboisés
Se joignent en troupeau d'agneaux apprivoisés
Chez tous broutant les vœux et bêlant aux délires,

Nommez-nous... pour qu'Amour ailé d'un éventail
M'y peigne flûte aux doigts endormant ce bercail,
Princesse, nommez-nous berger de vos sourires.

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