Marivaux et le style (ajout)

   « Enfin, c’est toujours du style dont on parle, et jamais de l’esprit de celui qui a ce style. Il semble que dans ce monde il ne soit question que de mots, point de pensées.

   Cependant, ce n’est point dans les mots qu’un auteur qui sait bien sa langue a tort ou raison.

   Si les pensées me font plaisir, je ne songe point à le louer de ce qu’il a été choisi les mots qui pouvaient les exprimer […].

   L’homme qui pense beaucoup approfondit les sujets qu’il traite : il les pénètre, il y remarque des choses d’une extrême finesse, que tout le monde sentira quand il les aura dites ; mais qui, en tout temps, n’ont été remarqués que de très peu de gens : et il ne pourra assurément les exprimer que par un assemblage et d’idées et de mots très rarement vus ensemble […]

   Si Montaigne avait vécu de nos jours, que de critiques n’eût-on pas fait de son style ! Car il ne parlait ni français, ni allemand, ni breton, ni suisse. Il pensait, il s’exprimait au gré d’une âme singulière et fine. Montaigne est mort, on lui rend justice ; c’est cette singularité d’esprit et conséquemment de style, qui fait aujourd’hui son mérite. La Bruyère est plein de singularité ; aussi a-t-il pensé sur l’âme, matière pleine de choses singulières.

   Combien Pascal n’a-t-il pas d’expressions de génie ?

   Qu’on me montre un auteur célèbre qui ait approfondi l’âme, et qui dans les peintures qu’il fait de nous et de nos passions, n’ait pas le style un peu singulier ? » (Marivaux, Le Cabinet du philosophe, 1734).